Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
Alors est admis le petit peuple, les bonnes gens de la commune, les paysans embarrassés d'eux-mêmes et tout rassasiés de leur humilité, Jeannie, Simon, les quatre Barbelivien, les Argier, les Huault, la vieille Fine arborant sur le sein droit la médaille tricolore des vieux serviteurs, les bonnes sœurs de l'école libre et celles de l'hôpital, les enfants de Marie, ceintes de leur écharpe plus ou moins méritée, les membres du Conseil de fabrique, une délégation de la société de tir et de l'harmonie Saint-Aventurin, cinquante fermiers et fermières anonymes… La plupart sont porteurs de bouquets craonnais, de ces bouquets serrés, fleur à fleur, ces mosaïques qui sont des chefs-d'œuvre de la patience paysanne. Mais beaucoup ont amené, pattes ficelées et battant des ailes comme pour applaudir à leur mort prochaine, qui un canard, qui un poulet. (J'allais ajouter qui un lapin, par souci d'exactitude, mais je m'aperçois que cela ferait drôle.) Le tout s'amoncelle dans un coin du salon : les autels et les œuvres en profiteront (non sans que Folcoche ait prélevé une dîme secrète pour se rembourser de ses redevances).
En retard, comme il se doit, survient le député conservateur de Maine-et-Loire, marquis Geoffroy de Lindigné, qui traverse la foule chaude de ses électeurs. On n'attendait plus que lui. Magnésium. Une fois, deux fois, trois fois.
— Merci, messieurs-dames, dit le photographe.
Le marquis tire quelques feuillets de sa poche, lance le bras droit en l'air. On fait : « Pschuuuttt. » Le marquis parle ou, plutôt, il entonne…
Ce discours dure une heure. Je vous en fais grâce. Mais le speech du maire, l'homélie de l'évêque, le compliment des enfants des écoles, le laïus du chef de la branche aînée, à nous, on ne nous en fit pas grâce. Enfin, après trois heures de postillonnades, la foule des petites gens est autorisée à s'aller rafraîchir de cidre bouché et restaurer de rillots, dans la cour, le long des planches posées sur tréteaux et recouvertes de vingt draps de toile de lin qui leur inspireront la plus salutaire considération envers la dynastie. Les personnes notables, en comité restreint, sont dirigées sur la salle à manger, qui, malgré ses soixante mètres carrés, ne pourrait contenir tout le monde. Le reste de la famille banquettera dans le hall, les couloirs, la salle d'études. La Belle Angerie n'est plus qu'un grand restaurant où s'affairent les filles de ferme embauchées pour la journée et qui font, parmi ce beau monde, un emploi anormal de gros rires et de particules interrogatives « ti ».
A six heures du soir, les invités commencent à refluer. Un grand nombre de cousins et cousines, cependant, coucheront au manoir en attendant le train du matin pour Paris. Le protonotaire s'installe pour quinze jours. La baronne pour huit. Le parc est encore plein de cris, d'appels, de galopades. Une vraie kermesse. Le soleil décline en direction du clocher de Soledot, où il semble avoir l'intention de s'embrocher. Les nuages prennent progressivement la teinte des boutons de la robe du protonotaire. Mon père, ivre d'orgueil, la cravate desserrée, erre de groupe en groupe. Les moucherons, dans le pré, de croupe en croupe. M. Rezeau m'aperçoit soudain, solitaire et me dirigeant vers le taxaudier. Il me rejoint, me prend par le bras, m'entraîne, essaie de me communiquer son enthousiasme.
— Comprends-tu, mon petit, comprends-tu aujourd'hui ce qu'est une famille comme la famille Rezeau ?
Bien sûr, je le comprends, et c'est même pourquoi je suis sans chaleur. Dans le bois, une cousine anonyme, une cousine qui a sans doute une mère attentive et non une Folcoche en robe de lamé, Edith Torure, peut-être, ou une de ces petites Bartolomi à tresses d'ébène… une cousine, quoi ! chante d'une voix aigrelette une vieille romance pour jeune fille bien.
— C'est charmant ! dit papa, en se caressant la pomme d'Adam, qu'il a aussi proéminente que le nez.
Oui, c'est charmant, c'est désuet, c'est respectable. Mais tant d'argent dépensé pour la gloire, alors que nous manquons de nécessaire, est-ce vraiment charmant ? Mais ces paysans, traités en serfs en plein vingtième siècle, n'est-ce pas aussi désuet ? Mais cette hypocrisie qui jette la cape sur nos dissensions, notre sécheresse de cœur et d'esprit, nos mites et nos mythes, est-ce encore respectable ? Le monde s'agite, il ne lit plus guère La Croix, il se fout des index et imprimatur, il réclame la justice et non la pitié, son dû et non vos aumônes ; il peuple les trains de banlieue qui dépeuplent ces campagnes asservies, il ne connaît plus l'orthographe des noms historiques, il pense mal parce qu'il ne pense plus vôtre, et pourtant il pense, il vit, infiniment plus vaste que ce coin de terre isolé par ses haies, il vit, et nous n'en savons rien, nous qui n'avons même pas la T. S. F. pour l'écouter parler, il vit, et nous allons mourir. Mais ma haine à moi devine notre raison d'être et, surtout, de ne plus être, elle devine combien cette fête est un défi jeté au siècle et combien elle est fragile, la romance de cette petite cousine qui n'enfantera plus de nouveaux bourgeois craonnais, nés d'une idylle bien dotée. Ma haine, qui ne leur pardonnera pas d'être un des leurs et de l'être à jamais, ma haine sait que cette fête est la dernière du genre, avant que ne s'effrite et ne s'effondre cette gloire de canton. Elle sait aussi que je serais un des plus détestables artisans de l'irrémédiable décadence, préparée par la dévaluation des préjugés et des titres. Et je souffre un peu, j'en souffre, parce que, malgré moi, je ne les déteste pas tous. C'est pourquoi, très doucement, je consens à répondre à mon père, qui ne comprendra pas :
— Oui, c'est charmant. On dirait le chant du cygne.
XXII
Des économies féroces suivirent cette coûteuse cérémonie. Mme Rezeau devenait d'ailleurs de plus en plus avare. Selon un procédé fort en honneur dans les vieilles familles bourgeoises, mon père lui allouait des crédits définis, répartis à l'avance sur les différents chapitres du budget. Tant pour sa garde-robe, tant pour la nôtre, tant pour la cuisine. Folcoche trichait, lésinait maintenant sur tout. Elle se constituait une cagnotte, l'investissait en petits placements personnels, boursicotait à la petite semaine, donnant des leçons à son seigneur et maître, qui gérait « si mal » sa fortune. De fait, il faut avouer que si papa ne s'était pas cramponné aux valeurs à revenu fixe, aux emprunts d'État, la dot de notre mère — trois cent mille francs-or — aurait pu s'adorner d'un zéro supplémentaire. Il n'avait su que la maintenir à sa valeur nominale. Les Pluvignec, en cette matière, pouvaient se gausser des Rezeau : ils ne s'en privaient pas.