Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
L'irruption du contrôleur ramena mon père dans le domaine des choses pratiques. Le communiste tendit une carte de circulation. Tout le compartiment afficha le discret sourire de réprobation qui est de mise en ce cas-là. M. Rezeau tendit deux billets de cochon de payant. Une pensionnaire, qui arborait la croix-de-ma-mère entre ses maigres salières, fouilla fébrilement son sac, en retourna toutes les pochettes, extirpa un chapelet, sa brosse à dents, la moitié d'un peigne, un numéro de Lisette et finit par retrouver le bout de carton à l'intérieur de son mouchoir marqué M. M. et dans lequel elle avait saigné du nez.
— L'enfant a moins de trois ans, fit remarquer sa voisine, dame à chignon compliqué, reprenant précipitamment sur ses genoux un garçonnet dont elle venait de dire « qu'il était fort pour ses cinq ans ».
Tiré de son assoupissement sur le chemin de tête en fausse dentelle, l'occupant du coin face, côté couloir, place louée, fournit au représentant de la compagnie une de ces bandes de papier surchargées de crayon gras, que l'administration réserve aux itinéraires anormaux. Le contrôleur l'examina, le retourna, émit l'hypothèse d'une possibilité d'erreur quant au choix de ce train interdit aux bénéficiaires de congés annuels, mais daigna n'en point faire état et manœuvra sa poinçonneuse, qui, du reste, habituée à mordre en plein carton, mâchonna lamentablement le papier.
— Quelles chinoiseries ! protesta faiblement l'homme du coin, dès qu'eut disparu la casquette à bande rouge, les dernières lois sociales, on dirait que ça les gêne.
— Vous pouvez le dire ! appuya le lecteur de L'Humanité.
M. Rezeau, soudain, descendit dans l'arène :
— Plaignez-vous, messieurs ! Moi, je paie… Enfin, je n'ai que trente pour cent de réduction à cause de mes trois enfants.
— Voilà toujours un petit avantage que vous devez aux revendications ouvrières, insinua le communiste, qui, du premier coup d'oeil, avait identifié la classe sociale de l'ennemi. Mais celui-ci était lancé.
— Oh ! répondit-il, je lui abandonnerais volontiers ses trente pour cent, à l'État, s'il voulait bien me rendre l'or que je lui ai prêté, au lieu de me donner du papier.
— Les économies deviennent une erreur, je vous l'accorde.
Des économies ? Un Rezeau ! Mais pour qui prenait-on mon père ? Dans son esprit, il consentit seulement à remplacer le mot « ancêtres », vexant pour ceux qui n'en ont pas, par celui de « générations ».
— Quand plusieurs générations, dit-il, ont édifié patiemment une fortune et qu'on la voit s'effondrer en quelques années d'une démagogie financière qui s'en prend systématiquement aux porteurs de rentes, il n'y a pas de quoi être fier de son pays !
Le communiste chargea :
— Les porteurs de rente, ma foi ! mon bon monsieur, encore bien beau qu'on leur en donne, du papier ! Moi qui vous parle, j'ai peut-être un permis de circulation, parce que je suis cheminot, oui, sous-chef de gare, mais je n'ai pas de rentes et je ne m'en porte pas plus mal. Je travaille. Si tous les bourgeois en faisaient autant, au lieu de rester improductifs, donc parasites, nous n'en serions pas où nous sommes.
Alors, moustaches flamboyantes, M. Rezeau s'écria :
— Ne calomniez pas les bourgeois, monsieur ! Ils sont la prudence, la raison, la tradition de la France.
— Mettons : du franc. Ce sera plus juste.
Mon père saisit cette flèche du Parthe au vol, avant qu'elle ne s'enfonçât profondément dans son sein, et la rendit à l'archer :
— Il est vrai que, nous, nous ne connaissons pas le cours du rouble.
Sur cet échange d'aménités, les adversaires se tinrent cois. Le paysage défilait sur l'écran de la vitre, et je contemplais en bâillant ce documentaire interminable (moi qui n'avais jamais été au cinéma). La pensionnaire me dédia un sourire parce que j'étais le fils d'un représentant de l'ordre. A partir de Sablé, le train, qui devenait omnibus, se remplit de coiffes blanches et de paniers, d'où émergeaient des têtes de canard. A Grez-en-Bouère, le sous-chef de gare descendit, saluant d'un mauvais sourire. Deux amis, deux camarades, pour parler sa langue, l'attendaient sur le quai, et sans doute dut-il leur raconter la scène, car nous parvint cette phrase :
— … Lui ai rivé son clou.
Agacé, M. Rezeau trouva que le soleil le gênait et, saisissant le rideau bleu, tira cette paupière sur l'œil de Moscou. Approuvé par les nouveaux occupants du compartiment, il saisit d'un air dégoûté L'Humanité oublié par le militant et le jeta sous la banquette. Le train repartit vers le Craonnais, terre des choux, des chouans, des chouettes et des choucas, qui crient autour des clochers : « Je-croa, je-croa ! » A Château-Gontier, le train se vida : la paysannerie bifurquait sur Craon, pour la foire. Nous étions seuls, quand parut enfin Segré, cette sous-préfecture arbitrairement rejetée en Maine-et-Loire par les Conventionnels et dont les mines de fer à haute teneur ne seront jamais exploitées à fond, tant que les mineurs seront perméables aux idées subversives d'un sous-chef de gare. En descendant, mon père fit rapidement, honteusement :
— Pour ta mère, j'ai pris une décision de grâce à l'occasion de ta fête.
Je m'arrêtai tout net.
— Non, papa. Vous avez cassé une punition injuste. Embarrassé par ses diptères, voyant que déjà je m'éloignais de lui, M. Rezeau eut peur.
— C'est bon, dit-il, ce que je t'en disais, c'était pour arranger les choses. Tu ne seras jamais raisonnable.
XX
Je fais le point.
Pour la première fois, je fais le point. Il est bon, ai-je lu quelque part, de se replier quelquefois sur soi-même et, capitaine armé du sextant, de préciser sa position, parmi les courants, les vents, les idées et les voix de ce monde.
Revenu de Paris au milieu d'une indifférence générale bien simulée, je me trouve isolé parmi mes frères… pour quelques jours seulement, pense ma mère, qui a dû se donner bien du mal pour les terroriser à ce point. Pour la vie, peut-être. Car j'ai lancé mon petit bateau beaucoup plus loin qu'eux. A mes yeux, ce ne sont plus que de petits mousses. Folcoche me laisse une paix relative. Elle a compris la nécessité de changer encore une fois de politique. Je suis l'énergumène contre qui rien ne prévaut, surtout pas les coups. Le seul siège qui me convienne est sans doute la quarantaine du silence. Elle sait bien, la mégère, que ma combativité s'offusquera très vite de cet injurieux armistice et que j'irai bientôt m'offrir à son tir. Son parti est pris. Je dois par tous les moyens être éliminé de la communauté. Par tous les moyens sérieux. Laissons ce gredin s'endormir dans une sécurité trompeuse, laissons-le faire quelque énorme sottise.
Je fais le point. C'est-à-dire, je m'affirme. Ce premier examen, qui n'a rien d'un examen de conscience, car je me trouve très bien tel que je suis et je n'ai le ferme propos que d'être chaque jour un peu plus moi-même, ce premier examen a lieu pendant une récréation de midi, sur l'extrême branche de mon taxaudier, qui devient véritablement mon isoloir, mon donjon, et où mes frères ne me suivent jamais, car l'escalade n'est pas de tout repos. (C'est sans doute pourquoi Folcoche ne m'a jamais interdit d'y monter.) Je fais le point. Je ne sais pourquoi, mais, perché tout là-haut, je me sens tout autre. Dominant les toits bleus de La Belle Angerie et uniquement dominé par le vent d'ouest ou les ramiers qui tournent longuement autour de leurs nids, je me détache de ma vie. Les mille agacements, les mille vétilles dont nous souffrons beaucoup plus que d'une grande blessure, les voilà qui tombent, les voilà qui tapissent les sous-bois très au-dessous de moi, comme les aiguilles brunes de sapin. Que suis-je ici ? Et pourquoi suis-je ici ? Quel rythme d'heures inutiles me balance au même titre et au même souffle que cette branche qui me supporte comme un fruit étranger et qui bientôt me laissera tomber ? Tomber vers cet avenir, maintenant proche, où je pourrai me planter tout seul dans la terre de mon choix, les fumiers de mon choix, les idées de mon choix, les ventres de mon choix. Sur le point de choisir ma façon de pourrir, puisque, pourrir, c'est germer, donc vivre… Sur le point de choisir ma pourriture vivante, que ce soit l'amour ou que ce soit la haine, comme je suis bien lavé de vent ! Comme je suis infiniment pur !