Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Sal fit une pause, porta une main à ses yeux et la fixa.
« Depuis que j’ai les mains sales, ils ne m’ont plus chopé, rit-il. C’est pourquoi je crois que les laver, ça me porterait malheur. »
Cetta s’agenouilla, se pencha vers la bouche de Sal, lui ôta son cigare et l’embrassa.
« Évite d’être trop collante, petite ! » ronchonna Sal.
Cetta se mit à rire, puis lui remit le cigare entre les lèvres et se blottit à nouveau contre sa poitrine.
« Quand est-ce qu’on te le ramène, ton casse-bonbons de mioche ? » demanda Sal.
On frappa à la porte.
« Maintenant » répondit Cetta et elle sourit, gênée, tout en se levant. Elle enfila sa robe de chambre et se dirigea vers la porte. La main sur la poignée, elle se tourna vers Sal, qui se rhabillait sans se presser.
« Désolée… » dit-elle.
Sal haussa les épaules, sans la regarder, et alluma son cigare.
Cetta baissa les yeux, humiliée.
« Désolée… » répéta-t-elle.
« C’est bon, tu l’as dit » bougonna Sal en remettant son pantalon.
On frappa à nouveau. Cetta ouvrit la porte. Une grosse femme tenait Christmas dans ses bras. Deux autres gamins de quatre ou cinq ans, aussi ronds que leur mère, étaient accrochés à ses jupes.
« Merci, madame Sciacca » dit Cetta en prenant Christmas.
La femme essaya de lorgner à l’intérieur.
« Le gosse me demande beaucoup de travail, attaqua-t-elle. Et vous avez vraiment de sales horaires… »
Cetta ne répondit rien. Depuis que Tonia et Vito étaient morts, elle confiait Christmas à Mme Sciacca, qui habitait au deuxième étage, avec son mari et ses quatre enfants, dans un appartement doté d’une fenêtre. Cetta lui donnait un dollar par semaine pour s’occuper de Christmas.
« Vous ne pouvez plus le garder ? demanda-t-elle.
— C’est pas que je ne peux pas, mais vos horaires, vous voyez… commença à se plaindre Mme Sciacca.
— Les horaires, ils sont comme ils sont » intervint Sal, apparaissant sur le seuil de la porte en pantalon et maillot de corps. Puis il fourra une main dans sa poche et sortit un rouleau de billets. Il en prit un de cinq, qu’il tendit à la femme.
« Prenez-les, dit Sal en la fixant avec dureté. Et mes meilleures salutations à votre mari. C’est un brave homme » fit-il.
La grosse femme pâlit, s’empara de l’argent et hocha lentement la tête.
« Faites gaffe au moutard, ajouta encore Sal. Vous savez comment ils sont, à cet âge : ils se font facilement mal. Ça m’embêterait qu’il lui arrive quelque chose. »
Mme Sciacca, encore plus pâle, tenta de sourire.
« Ne vous en faites pas, monsieur Tropea, dit-elle. On l’aime tous, Christmas ! Pas vrai, les enfants, que vous l’adorez, Christmas ? » demanda-t-elle à sa progéniture.
Les deux gamins, appelés à témoin, se réfugièrent derrière les grosses fesses de leur mère.
Sal referma la porte sans la saluer, puis se dirigea vers la chaise où il avait posé sa chemise blanche à manches courtes, qu’il enfila. Il mit ses bretelles et attacha son porte-pistolet.
Cetta prit Christmas dans ses bras, il souriait, heureux, et elle lui donna un baiser sur la joue. Mais elle regardait Sal, si grand, si laid. Et elle se souvint du jour où elle l’avait vu pour la première fois, à peine débarquée en Amérique, sur le seuil de la porte de cet avocat qui était venu la chercher à Ellis Island, et qui voulait lui enlever son bébé. « On t’a défendu » murmura-t-elle doucement à l’oreille de Christmas, et elle sentit que l’émotion allait la submerger.
« C’est bien aujourd’hui, l’anniversaire du morveux ? » demanda Sal. Et il lança avec maladresse une poupée de chiffon sur la table : c’était un joueur des Yankees, avec le numéro trois sur le maillot et une petite batte en bois dans la main.
Cetta eut la sensation d’un coup violent qui lui retournait l’estomac. Elle crut un instant qu’elle allait faire tomber Christmas par terre. Elle serra les dents avec une grimace qui pouvait ressembler à de la douleur. Puis, tel une explosion, un sanglot imprévu la secoua, la fit chanceler, et enfin les larmes lui inondèrent le visage. Les petites mains de Christmas se posèrent sur ses joues humides. L’enfant porta les doigts à sa bouche, ses lèvres tremblèrent et puis, goûtant le sel, il se mit à pleurer.
Sal les observa en secouant la tête et il finit de s’habiller.
Pendant ce temps, Cetta prit la poupée et, sans cesser de pleurer, elle commença à l’agiter devant les yeux rougis de Christmas. Puis elle la posa sur le lit et passa un doigt sur le numéro du maillot.
« Trois, tu vois ? lui dit-elle. Trois, comme ton âge…
— Mais quelle bande de pleurnichards ! » maugréa Sal en ouvrant la porte de l’appartement.
Cetta le regarda et éclata de rire, le visage baigné de larmes, tandis que Christmas tapait la poupée contre le lit.
« Va pas te fourrer de drôles d’idées en tête ! prévint Sal. Il n’y a rien entre nous.
— Je sais, Sal ! » rit Cetta en s’adressant à la porte qui se refermait.
16
Manhattan — New Jersey, 1922
Quand, de bon matin, la luxueuse Rolls-Royce Silver Ghost grise s’arrêta pour la deuxième fois devant le 320 Monroe Street, il fut évident pour tout le monde que Christmas Luminita, malgré son jeune âge, était vraiment devenu un gros bonnet.
Un groupe de curieux accompagna le chauffeur dans l’escalier de l’immeuble. On lui demandait si c’était bien la voiture de Rothstein, on voulait savoir ce qu’il y avait dans le gros colis qu’il portait, et on essaya même de s’emparer de la lettre adressée à Christmas qui dépassait de sa poche : mais le chauffeur, en parfait professionnel, ne souffla mot et ne se départit jamais de son flegme. Arrivé devant la porte de l’appartement de Cetta et Christmas Luminita, il posa le paquet à terre et frappa discrètement. Il attendit un instant et recommença. Rien.
« Christmas ! Christmas ! »
Santo surgit, criant et frappant à la porte avec un enthousiasme débordant :
« Allez, ouvre, Christmas !
— Mais qu’est-c’qui t’prend, Santo ? »
Christmas était sur le seuil, en maillot de corps et caleçon long, ses cheveux clairs ébouriffés par le sommeil.
« Merde, Christmas, arrête ce boucan ! » entendit-on protester à l’intérieur, avant qu’une porte ne claque violemment.
Christmas, ébahi, regardait le chauffeur, qui avait maintenant ramassé le paquet.
« Je suis Fred, monsieur Luminita, annonça-t-il.
— Oui oui… balbutia Christmas, encore abasourdi. Salut, Fred !
— Je viens de la part de M…, commença à dire Fred.
— D’accord, d’accord ! interrompit Christmas. Pas de noms. C’est pas la peine. On sait tous les deux qui t’envoie. Vas-y, entre, ici il y a trop d’oreilles qui traînent », et il le tira à l’intérieur de l’appartement, refermant tout de suite derrière lui.
Santo, qui avait fait un pas en avant pour entrer, se retrouva le nez à quelques centimètres de la porte fermée. Il rougit de honte. Aussitôt, la porte se rouvrit. La main de Christmas apparut et tira Santo à l’intérieur. Puis la porte s’ouvrit une troisième fois et Christmas sortit la tête : « Fichez le camp ! » cria-t-il aux curieux.