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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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— Mais vous n’êtes pas franchement dangereux. Pour un collabo, vous seriez même plutôt pitoyable.

William réprima un soupir de soulagement. Immortel, peut-être. Mais il n’en avait pas terminé avec cette incarnation.

En outre, comment aurait-il expliqué sa mort à Elizabeth ? Elle l’aurait accusé de maladresse – à raison, peut-être bien.

— Vous pensez que ce conflit est terminé, dit Tyler. Je ne suis pas d’accord. Certains d’entre nous sont encore prêts à se battre pour notre pays.

Pourquoi se battre ? songea William. Le pays est à vous ! Prenez-le, colonel Tyler !

Il garda cependant ces pensées par-devers lui.

— J’espère seulement, conclut Tyler en se détournant, que tous les autres châtrés sont aussi dociles que vous.

William regarda le colonel s’éloigner.

Tyler se tenait au bord d’un horrible précipice, songea-t-il. Seul dans la vie, solitaire dans sa lutte, il portait en outre un effroyable fardeau de vieux péchés. Le monde dans lequel il vivait s’égarait au-delà des limites de sa compréhension.

Et tout cela n’avait rien eu d’inéluctable. Peut-être était-ce le plus désolant.

Vous auriez pu dire oui, colonel. Et vous le savez très bien, que vous l’admettiez ou non.

William rangea ce triste épisode dans sa mémoire, tout comme il avait rangé sa cravate dans sa poche.

Il entendrait peut-être encore parler du colonel Tyler, mais ce souci appartenait à demain.

Aujourd’hui, il faisait beau et frais. Il avait encore un quart d’heure à perdre avant le déjeuner. Et personne ne l’avait tué.

Il observa la pelouse de la Maison-Blanche. Théâtre d’innombrables quêtes d’œufs de Pâques, de photographies diplomatiques, de remises de récompenses. L’avait-il jamais bien regardée ? Les jardiniers accomplissaient un excellent travail. La rosée matinale miroitait encore sur l’herbe verdoyante.

Il se demanda ce qu’il éprouverait s’il délaçait ses chaussures, retirait ses chaussettes et marchait pieds nus sur cette mer verte et douce.

Le temps, se dit-il, était venu de le découvrir.

11

Kindle

Pour Tom Kindle, le sens du rêve coulait de source : il ne s’agissait ni plus ni moins que d’une invitation à s’immerger dans une immortalité confortable et collective. Malgré l’aversion que lui inspirait cette idée, Kindle n’avait aucun mal à deviner la fascination qu’elle pourrait exercer sur ses semblables.

En conséquence de quoi, depuis cette nuit particulière, il y avait de cela maintenant deux semaines et quelque, Kindle n’avait pas mis les pieds en ville. Il ne savait trop à quoi ressemblerait Buchanan quand il y retournerait. Et n’était pas certain de vouloir le savoir.

Il avait souhaité repousser aussi longtemps que possible tout déplacement en ville, mais il lui fallut bon gré mal gré renoncer à cet espoir quand, sur le versant ouest du mont Buchanan, il glissa sur un sentier boueux et atterrit sans douceur quelque six mètres plus bas avec une jambe fracturée.

Sans doute n’aurait-il jamais dû se trouver sur ce chemin. Rien ne l’avait poussé à s’y rendre. Il avait encore de quoi tenir un siège prolongé et de la lecture pour plusieurs mois. Pour l’instant, il lisait laborieusement Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, de Gibbons. L’ouvrage ne le distrayait guère plus que la vaisselle de la veille, mais il appartenait à sa collection de classiques de la littérature occidentale, et Kindle tenait à en avoir pour son argent.

Ce n’était pas non plus la claustrophobie qui l’avait incité à quitter sa cabane. Celle-ci était suffisamment spacieuse. Il avait acheté ce lopin de terre, à quelques kilomètres de Buchanan par la vieille route des bûcherons, en 1990. Il avait construit la baraque – un kit – avec l’aide de trois amis, dont un, entrepreneur en travaux publics, avait fourni des outils de qualité. Depuis, chaque penny qui ne passait pas dans l’entretien de son bateau ou dans l’approvisionnement servait à améliorer son habitat.

Il payait l’eau de la ville dans la mesure où la municipalité l’avait fait installer jusque là-haut lors du boom immobilier des années 80. L’électricité, en revanche, provenait du groupe électrogène remisé sous l’appentis. Les hivers étaient parfois durs, la neige épaisse, mais la cabane était bien isolée et équipée d’un poêle à bois.

Trop petite pour avoir droit au nom de « maison », cette cabane offrait néanmoins tout le confort dont Kindle pouvait rêver, et en aucun cas il n’avait eu besoin de s’aérer. Cette promenade sur ces sentiers isolés n’avait été rien d’autre qu’un coup de tête. Un coup de tête idiot, de toute évidence. La sécheresse avait brusquement cessé la semaine précédente ; il avait plu des hallebardes trois jours d’affilée et les chemins, on s’en doute, étaient boueux. Ils étaient aussi, par endroits, très raides.

Et Kindle, bien qu’il répugnât à l’admettre, n’était plus de la prime jeunesse. À ceux qui lui demandaient son âge, il répondait « la cinquantaine ». En fait, il n’y accordait qu’une importance mineure et avait horreur de faire le calcul. Quand on vit seul et qu’on travaille seul, pourquoi devrait-on se tracasser avec les anniversaires ?

N’empêche qu’il venait d’avoir cinquante-trois ans en janvier et n’était plus aussi souple qu’il l’avait été. Aussi, quand il glissa dans le trou profond et boueux creusé par un pin déraciné, il n’eut ni l’agilité ni la présence d’esprit nécessaires pour se rattraper à une racine ou un jeune arbre ; sa botte dérapa et le monde bascula soudain à la verticale.

Il perdit conscience quand l’os se brisa.

Il reprit lentement connaissance. Sans qu’il sût pourquoi, il s’interdit de bouger. Instinct de conservation ? Peut-être bien. Il se contenta de remuer les yeux et s’aperçut ainsi que le ciel était encombré de conifères trempés. Apparemment, quelque chose clochait. Clochait même terriblement.

Il se sentit comme saisi de vertige et n’éprouva aucune honte à parler seul – il n’en avait d’ailleurs jamais éprouvé.

— Tu es tombé.

L’évidence même.

— Tu as glissé du sentier, connard.

Tournant la tête, il repéra la trajectoire de la dégringolade grâce aux jeunes pins brisés et à la terre labourée. Une bonne chute. Pour atterrir là, dans une sorte de ravine à flanc de colline, le cul dans l’eau froide d’un ruisseau et les jambes pliées au pied d’un vieux sapin moussu.

Son regard tomba sur quelque chose qui ne lui dit rien qui vaille : l’angle très bizarre que son genou gauche avait formé en pivotant.

— Oh, merde ! s’exclama-t-il.

Devant sa jambe cassée, sa réaction fut double : la peur et la colère.

Il éructa quelques jurons éloquents d’une voix forte ; quand il eut fini, la forêt se mura dans le silence – peut-être rougissait-elle. Et puis, que ça lui plaise ou non, il lui fallut affronter la question primordiale : « Tom Kindle, as-tu condamné ta petite personne imbécile à crever comme un chien dans la gadoue ? »

Peut-être bien que oui. La cabane était à cinq cents mètres plus bas, soit pas loin de deux kilomètres par le sentier. Et même à supposer qu’il arrive à retourner chez lui… il n’avait pas le téléphone. Il ne pourrait trouver de l’aide qu’à Buchanan, ou, dans le meilleur des cas, auprès de son plus proche voisin – soit près de six kilomètres en descendant par un chemin de terre et de gravier.

Et rien ne garantissait qu’il puisse se traîner jusqu’au premier arbre sans tourner de l’œil de nouveau.

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