Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
— Oui. Au début, nous avons cru qu’il s’agissait du subterfuge classique : notes de frais et rémunérations bidon pour échapper à l’impôt, dons à des hôpitaux, des centres d’accueil pour indigents, etc. Jusqu’au moment où l’un de mes hommes a trouvé étrange que certaines dépenses soient facturées, avec la signature pour approbation du docteur Shelley, par le service de dissection de plusieurs hôpitaux de Barcelone. Le dépôt des cadavres, précisa l’ex-policier. La morgue, quoi.
— Kolvenik vendait des cadavres ? suggéra Marina.
— Non. Il les achetait. Par douzaines. Des clochards. Des gens qui mouraient sans famille ni connaissances. Suicidés, noyés, abandonnés… Les oubliés de la ville.
Le murmure d’une radio se perdait dans le fond comme pour faire écho à notre conversation.
— Et qu’est-ce que Kolvenik faisait de ces corps ?
— Personne ne le sait. Nous n’avons jamais réussi à les trouver.
— Mais vous, vous avez une théorie là-dessus, n’est-ce pas, Víctor ? poursuivit Marina.
Florián nous observa en silence.
— Non.
Même en retraite, il restait un policier : il mentait mal. Marina n’insista pas. L’inspecteur était visiblement fatigué, consumé par les ombres qui peuplaient ses souvenirs. Toute son agressivité avait disparu. Le mégot tremblait dans ses mains, et il était difficile de savoir lequel des deux fumait l’autre.
— Quant à ce jardin d’hiver dont vous m’avez parlé… N’y retournez pas. Oubliez tout ça. Oubliez l’album de photographies, la tombe sans nom et la dame qui la visite. Oubliez Sentís, Shelley, oubliez-moi, je ne suis qu’un pauvre vieux qui ne sait même plus ce qu’il dit. Cette histoire a déjà détruit assez de vies. Laissez courir.
Il fit signe au garçon de mettre l’addition sur son compte et conclut :
— Promettez-moi de suivre mon conseil.
Je me demandai comment nous pouvions laisser courir cette histoire quand c’était justement elle qui nous courait après. Depuis ce qui s’était passé la nuit précédente, le conseil relevait du conte de fées.
— Nous essaierons, accepta Marina pour nous deux.
— L’enfer est pavé de bonnes intentions, répliqua Florián.
L’inspecteur nous accompagna jusqu’à la gare et nous donna le numéro de téléphone du café.
— Ils me connaissent. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez et ils me transmettront le message. À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Manu, le patron, souffre d’insomnie chronique et il passe ses nuits à écouter la BBC, histoire de voir s’il arrive à apprendre des langues étrangères. Et donc vous ne le dérangerez pas.
— Je ne sais pas comment vous remercier…
— Remerciez-moi en faisant ce que je vous ai dit et en vous tenant à l’écart de ce sac d’embrouilles…, coupa Florián.
Nous acquiesçâmes. Les portes du funiculaire s’ouvrirent.
— Et vous, Víctor ? s’enquit Marina. Qu’est-ce que vous allez faire ?
— Comme tous les vieux : m’asseoir, regarder défiler les souvenirs et me demander ce qui se serait passé si j’avais tout pris dans l’autre sens. Allez, montez maintenant…
Nous entrâmes dans le wagon et prîmes place près de la fenêtre. C’était la fin de l’après-midi. Il y eut un coup de sifflet et les portes se fermèrent. Une secousse, et le funiculaire commença sa descente. Lentement, les lumières de Vallvidrera restèrent derrière nous, de même que la silhouette de Florián, immobile sur le quai.
Germán avait préparé un délicieux plat italien dont le nom évoquait un air d’opéra. Nous dînâmes dans la cuisine en l’écoutant nous raconter sa partie d’échecs avec le curé qui, comme toujours, l’avait battu. Marina garda un silence inhabituel pendant tout le repas, laissant à Germán et à moi le soin d’entretenir la conversation. Je me demandai même si j’avais dit ou fait quelque chose qui aurait pu la fâcher. Après le dîner, Germán me proposa une partie d’échecs.
— J’aimerais bien, mais je crois que c’est à moi de faire la vaisselle.
— Je la ferai, dit Marina derrière moi, d’une voix faible.
— Non, sérieusement…, objectai-je.
Germán était déjà dans le salon voisin où il chantonnait en alignant les pièces sur l’échiquier. Je me tournai vers Marina qui, fuyant mon regard, se mit à laver les assiettes.
— Laisse-moi au moins t’aider.
— Non… Va le rejoindre. Fais-lui plaisir.
— Vous venez, Óscar ? appela Germán du salon.
Je contemplai Marina à la lumière des bougies qui brûlaient sur l’étagère. Je la trouvai pâle, l’air fatigué.
— Tu es sûre que tu vas bien ?
Elle se retourna et me sourit. Marina avait une façon de sourire qui me faisait sentir tout petit et insignifiant.
— Allez, vas-y. Et laisse-le gagner.
— Ça ne sera pas difficile.
J’obéis et la laissai seule. Je retrouvai son père dans le salon. Là, sous le lustre de cristal, je m’assis devant l’échiquier en sachant qu’il ne se passerait pas longtemps avant que le souhait de sa fille ne se réalise.
— À vous de jouer, Óscar.
Je déplaçai un pion. Il toussota.
— Je vous rappelle que les pions ne se déplacent pas de cette manière, Óscar.
— Excusez-moi.
— Inutile de vous excuser. C’est l’ardeur de la jeunesse. Vous n’imaginez pas à quel point je vous envie. La jeunesse est une maîtresse capricieuse. Nous sommes incapables de la comprendre et de l’apprécier jusqu’au jour où elle part avec un autre pour ne jamais revenir… Hélas !… Bon, je ne sais plus pourquoi j’ai dit ça… Ah, oui… votre pion…
Vers minuit, un bruit me tira de mon sommeil. La maison était dans la pénombre. Je m’assis sur le lit et tendis l’oreille. Une toux, étouffée, lointaine. Inquiet, je me levai et sortis dans le couloir. Le bruit venait d’en bas. Je passai devant la chambre de Marina. La porte était ouverte et le lit vide. J’eus brusquement peur.
— Marina ?
Pas de réponse. Je descendis les marches froides sur la pointe des pieds. Les yeux de Kafka brillaient en bas de l’escalier. Le chat miaula faiblement et me guida le long d’un corridor obscur. Au fond, un filet de lumière filtrait d’une porte fermée. La toux venait de l’intérieur. Douloureuse. Une toux d’agonie. Kafka s’approcha de la porte et resta devant, en miaulant doucement. Je frappai légèrement.
— Marina ?
Un long silence.
— Va-t’en, Óscar.
Sa voix était un gémissement. Je laissai passer quelques secondes et ouvris. Un bougeoir posé à même le sol éclairait mal la salle de bains carrelée de blanc. Marina était agenouillée, le front appuyé sur le bord du lavabo. Elle tremblait et la transpiration avait collé sa chemise à sa peau comme un suaire. Elle se cacha le visage, mais je pus voir qu’elle saignait du nez et que des taches rouges lui couvraient la poitrine. Je restai paralysé, incapable de réagir.
— Qu’est-ce que tu as ? murmurai-je.
— Ferme la porte, dit-elle abruptement. Ferme vite.
Je fis ce qu’elle demandait et vins près d’elle. Elle brûlait de fièvre. Les cheveux plaqués sur la figure, trempée de sueur, glacée. Affolé, je fis mine de courir chercher Germán, mais sa main me retint avec une force dont je l’aurais crue incapable.
— Non !
— Mais…
— Je vais bien.
— Comment tu peux dire ça ?
— Óscar, si tu m’aimes vraiment, n’appelle pas Germán. Il ne peut rien faire. C’est passé. Je me sens déjà mieux.
Le calme de sa voix me terrifia. Ses yeux cherchèrent les miens. Quelque chose, dans son regard, m’obligeait à lui obéir. Alors elle me caressa la figure.
— N’aie pas peur. Je vais mieux.
— Tu es pâle comme la mort…, balbutiai-je.
Elle prit ma main et la porta sur sa poitrine. Je sentis à travers les côtes le battement de son cœur. Je retirai la main sans savoir que faire.