Ensemble, c’est tout
- Автор: Гавальда Анна
- Год: 2004
- Язык: французский
- ISBN: 2842630858
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Ensemble, c’est tout». Краткое содержание книги:
histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre
ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Camille dessine.
Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo
pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour
des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe
beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces
quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop
cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez
ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire,
c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils
s'aident à se relever.
Il lui annon�a qu'il prenait des vacances et qu'il serait absent jusqu'� la mi-janvier.
� Vous allez dans votre ch�teau ?
� Oui.
� �a vous fait plaisir ?
� Ma foi, je suis heureux de revoir mes s�urs...
� Comment s'appellent-elles ?
� Anne, Marie, Catherine, Isabelle, Ali�nor et Blanche.
� Que des noms de reines...
� Eh oui...
� Et le v�tre ?
� Oh, moi... Je suis le vilain petit canard...
� Ne dites pas �a Philibert... Vous savez, je n'y comprends rien � toutes vos histoires d'aristocratie et je n'ai jamais �t� tr�s sensible aux particules. Pour vous dire la v�rit�, je trouve m�me que c'est un peu ridicule sur les bords, un peu... d�suet, mais une chose est s�re; vous, vous �tes un prince. Un vrai prince.
� Oh, rougit-il, un petit gentilhomme, un petit hobereau de province tout au plus...
� Un petit gentilhomme, oui, c'est tout � fait �a... Dites-moi, vous croyez que l'on pourra se tutoyer l'ann�e prochaine ?
� Ah ! revoil� ma petite suffragette ! Toujours des R�volutions... J'aurais du mal � vous tutoyer, moi...
� Moi pas. Moi, j'aimerais bien vous dire : Philibert, je te remercie pour tout ce que tu as fait pour moi, parce que tu ne le sais pas, mais d'une certaine mani�re, tu m'as sauv� la vie...
Il ne r�pondit rien. Ses yeux venaient de tomber encore une fois.
11
Elle se leva t�t pour l'accompagner � la gare. Il �tait si nerveux qu'elle dut lui arracher son billet des mains pour le composter � sa place. Ils all�rent boire un chocolat mais il ne toucha pas � sa tasse. Au fur et � mesure que l'heure du d�part approchait, elle voyait son visage se crisper. Ses tics l'avaient repris et c'�tait de nouveau le pauvre bougre du supermarch� qu'elle avait en face d'elle. Un grand gar�on besogneux et gauche qui �tait oblig� de garder ses mains dans ses poches pour ne pas se griffer le visage quand il rajustait ses lunettes.
Elle posa sa main sur son bras :
� �a va ?
� Ou... oui, tr... tr�s bien, vou... vous sur... surveillez l'heure, n'est-ce... n'est-ce pas ?
� Chuuut, fit-elle. H���... Tout va bien, l�... Tout va bien...
Il essaya d'acquiescer.
� �a vous stresse � ce point de retrouver votre famille ?
� Nn... non, r�pondit-il en m�me temps qu'il faisait oui de la t�te.
� Pensez � vos petites s�urs...
Il lui sourit.
� C'est laquelle votre pr�f�r�e ?
� Ce... c'est la derni�re...
� Blanche ?
� Oui.
� Elle est jolie ?
� Elle... Elle est plus que �a encore... Elle... elle est douce avec moi...
Ils furent bien incapables de s'embrasser, mais Philibert l'attrapa par l'�paule sur le quai :
� Vou... vous ferez bien attention � vous, n'est-ce pas ?
� Oui.
� Vous vous allez de... dans votre famille ?
� Non...
� Ah ? grima�a-t-il.
� Je n'ai pas de petite s�ur pour faire passer le reste, moi...
� Ah...
Et par la fen�tre, il la sermonna :
� Sur... surtout ne vous laissez pas impressionner par notre pe... petit Escoffier, hein !
� Tut tut, le rassura-t-elle.
Il ajouta quelque chose, mais elle n'entendit rien � cause du haut-parleur. Dans le doute, elle fit oui oui de la t�te et le train s'�branla.
Elle d�cida de rentrer � pied et se trompa de chemin sans s'en rendre compte. Au lieu de prendre � gauche et de descendre le boulevard Montparnasse pour rejoindre l'�cole militaire, elle alla tout droit et se retrouva dans la rue de Rennes. C'�tait � cause des boutiques, des guirlandes, de l'animation...
Elle �tait comme un insecte, attir�e par la lumi�re et le sang chaud des foules.
Elle avait envie d'en �tre, d'�tre comme eux, press�e, excit�e, affair�e. Elle avait envie d'entrer dans des magasins et d'acheter des b�tises pour g�ter les gens qu'elle aimait. Elle ralentissait d�j� : qui aimait-elle au fait ? Allons, allons, se reprit-elle en remontant le col de sa veste, ne commence pas s'il te pla�t, il y avait Mathilde et Pierre et Philibert et tes copines de serpilli�res... L�, dans ce magasin de bijoux, tu trouveras s�rement un colifichet pour Mamadou, elle qui est si coquette... Et pour la premi�re fois depuis bien longtemps, elle fit la m�me chose que tout le monde en m�me temps que tout le monde : elle se promena en calculant son treizi�me mois... Pour la premi�re fois depuis bien longtemps, elle ne pensait pas au lendemain. Et ce n'�tait pas une expression. C'�tait bien du lendemain qu'il s'agissait. Du jour d'apr�s.
Pour la premi�re-fois depuis bien longtemps, le jour d'apr�s lui semblait... envisageable. Oui, c'�tait exactement �a : envisageable. Elle avait un endroit o� elle aimait vivre. Un endroit �trange et singulier, tout comme les gens qui l'habitaient. Elle serrait ses clefs dans sa poche et repensait aux semaines qui venaient de s'�couler. Elle avait fait la connaissance d'un extraterrestre. Un �tre g�n�reux, d�cal�, qui se tenait l�, � mille lieues au-dessus de la nu�e et semblait n'en tirer aucune vanit�. Il y avait l'autre b�cassou aussi. Bon, avec lui, ce serait plus compliqu�... � part ses histoires de motards et de casseroles, elle voyait mal ce que l'on pouvait en tirer, mais du moins, avait-il �t� �mu par son carnet, enfin... �mu, comme elle y allait... interpell� disons. C'�tait plus compliqu� et ce pouvait �tre plus simple : le mode d'emploi semblait assez sommaire...
Oui, elle avait fait du chemin, songeait-elle en pi�tinant derri�re les badauds.
L'ann�e derni�re � la m�me �poque, elle �tait dans un �tat si lamentable qu'elle n'avait pas su dire son nom aux gars du Samu qui l'avaient ramass�e et l'ann�e d'avant encore, elle travaillait tellement qu'elle ne s'�tait pas rendu compte que c'�tait No�l ; son � bienfaiteur � s'�tant bien gard� de le lui rappeler de crainte qu'elle ne perde la cadence... Alors quoi, elle pouvait le dire non ? Elle pouvait les prononcer ces quelques mots qui lui auraient encore arrach� la bouche il n'y avait pas si longtemps : elle allait bien, elle se sentait bien et la vie �tait belle. Ouf, c'�tait dit. Allez, ne rougis pas, idiote. Ne te retourne pas. Personne ne t'a entendue murmurer ces insanit�s, rassure-toi.
Elle avait faim. Elle entra dans une boulangerie et s'acheta quelques chouquettes. Petites choses id�ales, l�g�res et sucr�es. Elle se l�cha longuement le bout des doigts avant d'oser retourner dans un magasin et trouva des bricoles pour tout le monde. Du parfum pour Mathilde, des bijoux pour les filles, une paire de gants pour Philibert et des cigares pour Pierre. Pouvait-on d�cemment �tre moins conventionnel ? Non. C'�tait les cadeaux de No�l les plus b�tes du monde et c'�tait des cadeaux parfaits.
Elle finit sa course pr�s de la place Saint-Sulpice et entra dans une librairie. L� aussi, c'�tait la premi�re fois depuis bien longtemps... Elle n'osait plus s'aventurer dans ce genre d'endroit. C'�tait difficile � expliquer, mais cela lui faisait trop mal, ce... c'�tait... Non, elle ne pouvait dire cela... Cet accablement, cette l�chet�, ce risque qu'elle ne voulait plus prendre... Entrer dans une librairie, aller au cin�ma, voir les expositions ou jeter un regard aux vitrines des galeries d'art, c'�tait toucher du doigt sa m�diocrit�, sa pusillanimit�, et se souvenir qu'elle avait jet� l'�ponge un jour de d�sespoir et qu'elle ne l'avait plus retrouv�e depuis...
Entrer dans n'importe lequel de ces endroits qui tenait sa l�gitimit� de la sensibilit� de quelques-uns, c'�tait se souvenir que sa vie �tait vaine...
Elle pr�f�rait les rayons du Franprix.
Qui pouvait comprendre cela ? Personne.
C'�tait un combat intime. Le plus invisible de tous. Le plus lancinant aussi. Et combien de nuits de rn�nage, de solitude et de corv�es de chiottes devrait-elle encore s'infliger pour en venir � bout ?