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Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]

Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:

Jason Taverner est un homme comblé : toutes les semaines, 30 millions de Fans regardent son show télévisé.
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
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— Bien sûr.

— Tu ne comprends pas, toi. Si ça t’arrivait, tu ne t’en rendrais pas compte. Par exemple, tu te moques de savoir ce que j’éprouve pour toi. J’éprouve… (Elle hésita.) Mais je suis libre d’éprouver ce que je veux pour toi et de le dire. C’est permis. Seulement, si j’étais un homme…

— Ce serait de l’homosexualité.

— Il est triste que l’on considère que l’amour d’un homme pour un autre soit homosexuel. Les hommes ne peuvent pas se serrer dans leurs bras alors que, pour les femmes, c’est permis. Il est triste, par exemple, que les hommes ne puissent pas pleurer. Ça aussi, c’est affreux.

— C’est une chose que l’on apprend toujours aux petits garçons : les hommes ne doivent pas pleurer.

— C’est triste. Terriblement, atrocement triste. Les hommes sont intérieurement aliénés et aliénés les uns des autres. Ne crois-tu pas que s’ils pouvaient… pleurer pour un autre homme, aimer de cette façon, surmonter des siècles d’inhibition, une vie de répression… ne serait-ce qu’un instant… Comme ce serait merveilleux ! Sensationnel ! Triompher ne serait-ce qu’un instant de tout ce qui vous a été inculqué, de tout ce qu’on vous a seriné au fil des années. Comme disait saint Paul : « Je vous révélerai un mystère. Tous ne dormiront pas… » Quelle est la suite ? « Nous serons transformés. En un clin d’œil… » Merde, je ne me rappelle pas la suite…

Mais je me rappelle le début : « Je vous révélerai un mystère. Tous ne dormiront pas… » Mais pourquoi est-ce que je ne me rappelle pas ? s’exclama-t-elle avec fureur. C’est la seule partie de la Bible que je ne flanque pas aux orties. « Car cet homme corruptible doit atteindre l’incorruption et ce mortel doit accéder à l’immortalité. » C’est tout ce dont je me souviens. (Elle s’abreuva d’injures à mi-voix. Jason voyait sa bouche s’ouvrir et se fermer dans l’ombre.) Pourquoi ai-je appris ce passage par cœur ? Pour pouvoir le réciter aux gens dans une occasion comme aujourd’hui. Et je ne m’en souviens plus.

— Je n’avais jamais rencontré quelqu’un capable de citer la Bible. En vérité, je n’avais encore jamais vu de chrétien.

Ruth le contempla fixement.

— Mais nous sommes tous des chrétiens.

— Non. Aujourd’hui, c’est fini, ça. Cela appartenait à un autre monde. Un monde mort. Comme de pleurer pour un homme. Ça aussi, c’est mort.

— Cela n’a jamais été. Cela n’a jamais existé. Mais cela peut arriver. N’importe quand. Je ne crois pas que cela t’arrivera à toi. Je ne voudrais pas que tu le prennes mal mais… Non, cela ne t’arrivera pas. En aucune circonstance.

— Je le croirai quand je le verrai.

— Tu ne le verras jamais.

— Alors, je ne le croirai jamais.

— Et sais-tu pourquoi, Jason Taverner ? Parce que tu es seul dans l’univers. Tu étais sûrement un enfant unique parce que ton univers se limite à toi et à ce que tu peux t’approprier. C’est du moins l’impression que tu me fais. Tu es un captateur. Un consommateur.

— Merde ! Tout récemment encore, dans mon show à la télé…

Il laissa sa phrase en suspens.

— Ton show à la télé ?

Elle continuait de le jauger, la tête penchée comme un fox-terrier. Visiblement, ce détail la fascinait.

— Le show télévisé auquel je participais. Autrefois.

— Tu étais un raté ?

— Je me défendais bien. Question d’habitude.

— Tu me rappelles un garçon que je connaissais et qui pressentait ce que pressentaient les autres. Je veux dire que tu as de belles idées mais qu’elles arrivent trop tard. La réalité a changé avant que tu l’aies remarqué. Tu es toujours un peu à la bourre. Comme une lune rétrograde.

— Merci.

— Quand on a l’âge que nous avons, il faut s’accrocher à quelqu’un de très jeune, dans les dix-neuf ou vingt ans. Pour garder le contact avec les perspectives des jeunes, épouser leur rythme, leur cadence et leur espace intérieur, pour s’imprégner de leur vitalité.

— Ça, c’est ton truc.

Jason n’ignorait pas le goût de Ruth Rae pour les fruits verts. Des dizaines de jeunots étaient passés par son lit au cours des années.

— Leur sens du temps est différent. Ils…

— J’ai quarante-deux ans et je ne suis pas vieux.

— Tu as tout à fait raison. Pour un homme, ce n’est pas vieux. Bien sûr, à dix-neuf ans, on est persuadé du contraire. « N’aie jamais confiance en quelqu’un qui a plus de vingt ans. » Combien de fois ai-je entendu cette formule ? Et quand ils disent cela, ils le pensent. Nous vivons jusqu’à… combien ? Quatre-vingt-dix ans à peu près. C’est le chiffre que donnent les savants pour notre génération. En conséquence de quoi, on est jeune les deux neuvièmes de notre existence. Et puis, pouf ! C’est comme une bougie qui se consume. Une flamme qui s’éteint. On bascule dans la sénilité.

— Je ne vivrai pas au point d’être sénile.

— C’est la qualité de la vie, pas la…

— C’est juste, opina Jason. (Il avait toujours eu le sentiment que, grâce à Dieu, il ne vivrait pas assez longtemps pour devenir vieux. Et il en était heureux. Il n’avait aucun désir de continuer à vivre comme Churchill avec son cigare, à regarder année après année, décennie après décennie, la mort perchée sur son ventre, battant des ailes.) Pas la quantité, acheva-t-il à la place de Ruth.

— Tu as peut-être raison. Mais j’ai l’impression… (Elle bâilla et s’étira.) On dit que les passions s’estompent quand on vieillit mais, toi, tu es plus du type alpha. On peut être plus détaché, prendre du champ et regarder les jeunes faire tous les trucs bêtas qu’on faisait autrefois. Et où cela nous a-t-il menés ? À dix-neuf ans, on espère constamment, même si l’on n’en a pas conscience, que la vie, la vie adulte, sera un accomplissement. On est dynamique. Mais quand on arrive à nos âges, on a de la marge. On peut fixer son regard sur ce que l’on a effectivement réussi à accomplir. Et on peut se reposer. (Elle bâilla à nouveau.) J’ai toujours considéré que j’avais accompli quelque chose dans le domaine du sexe. J’espère ne jamais perdre cela.

— Ce n’est pas mon rayon.

Pour Ruth, l’acte sexuel était une sorte de renaissance. Il le lui avait dit un jour. Tu te nourris de l’homme, songea-t-il, et cela te grise. Comme Dracula buvant du sang – c’est bourré de protéines et très nourrissant – et qui retrouve la santé. Aux dépens de l’homme qui le sustente.

— Un invité de mon show à la télé, un écrivain à qui nous demandions pourquoi dans toutes les œuvres les femmes étaient toujours inquiétantes, puissantes et dangereuses, a répondu devant trente millions de téléspectateurs : « Sans doute parce que je crois que leur sexe a des dents. »

Ruth ne sourit pas. Elle était sérieuse comme un pape.

— Seigneur ! Si je devais devenir un jour une femme comme ça…

— En réalité, les femmes comme ça sont très rares. C’est fondamentalement un mythe. Quand il est très jeune, l’homme a tendance à considérer que beaucoup de femmes sont ainsi faites. Mais, en vieillissant… (Encore ! s’exclama-t-il dans son for intérieur. Tout revient à la vieillesse. Pourquoi cela ne se passe-t-il pas comme dans À rebrousse-temps où tout le monde rajeunit ?) Je crois ne pas en avoir rencontré plus de deux ou trois de ce modèle. (Il se rappela Kathy. Et frissonna. Elle était l’exemple parfait de ce genre de vampirisme. S’il avait couché avec elle, elle l’aurait complètement asservi. Il avait heureusement eu la sagesse de battre en retraite.)

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