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Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]

Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:

Jason Taverner est un homme comblé : toutes les semaines, 30 millions de Fans regardent son show télévisé.
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
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Il entra et promena sa torche en tout sens, éclairant enfin la porte du fond qui ouvrait sur les profondeurs du luxueux appartement. Aucun son ni signe de vie, à part, lointain et assourdi, le faible caquetage d’un débat radiophonique au volume minimal.

La moquette sur laquelle il marchait représentait, dorures à l’appui, l’ascension de Richard Nixon au paradis parmi les chœurs glorieux au-dessus et les grincements de dents en dessous. Arrivé à la porte de la chambre, il piétina la face de Dieu qui souriait aux anges en accueillant en Son sein Son Second Fils Unique. Le caporal poussa le panneau.

Dans l’immense lit à deux places, un homme replet endormi, bras et épaules nus. Ses vêtements entassés sur une chaise à proximité. M. Allen Mufi, naturellement. Bien à l’abri chez lui dans son grand lit douillet. Mais… M. Mufi n’était pas seul dans son lit. Entortillée dans les draps et couvertures pastel, une seconde forme indistincte dormait en chien de fusil. Mme Mufi, pensa le caporal en dirigeant sa lampe dessus, poussé par une curiosité typiquement masculine.

Aussitôt, Allen Mufi, à supposer que ce fût lui, sursauta. Ouvrant les yeux, il se dressa comme un ressort, le regard fixe à la lueur de la torche.

— Quoi ? bredouilla-t-il sous l’effet de la peur, le souffle saccadé. Non, dit encore Mufi, tâtonnant du côté de la table de chevet, en quête d’un objet invisible mais très précieux pour lui.

Son corps nu, blanc et poilu, plongea dans l’obscurité. Avec l’énergie du désespoir. Ensuite, il se rassit, pantelant, en étreignant quelque chose. Une paire de ciseaux.

— C’est pour quoi faire ? demanda l’officier pol, braquant sa lumière sur l’engin métallique.

— Je me tue, annonça Mufi, si vous ne partez pas… si vous ne nous laissez pas tranquilles.

Il pointa les ciseaux fermés contre sa poitrine velue à l’emplacement du cœur.

— Donc ce n’est pas Mme Mufi, commenta le caporal, avant de reporter le cercle lumineux sur la deuxième silhouette blottie sous les draps. Une petite partouze, je-te-saute-merci-madame ? Tu transformes ton bel appartement en chambre de motel ?

Le policier s’approcha du lit, empoigna la tête du drap et des couvertures et tira brutalement en arrière.

Aux côtés de M. Mufi était étendu un éphèbe nu et svelte avec de longs cheveux blonds.

— Merde alors ! s’exclama l’officier.

— J’ai les ciseaux, clama l’un des sous-fifres en les jetant sur le parquet, aux pieds du caporal, lequel s’adressa à M. Mufi, assis tout tremblant et haletant, les yeux écarquillés d’horreur.

— Quel âge a le gamin ?

Celui-ci s’était enfin réveillé ; il regardait fixement en l’air sans bouger. Aucune expression n’était lisible sur son visage tendre, à peine formé.

— Treize ans, croassa M. Mufi, presque suppliant. La majorité civile.

— Peux-tu le prouver ? demanda au giton le policier, désormais en proie à une intense répulsion.

Une forte répulsion physique qui lui donnait envie de dégueuler. Le lit était humide, taché de sueur et de sécrétions génitales à demi séchées.

— Ses papiers, souffla Mufi. Dans son portefeuille. Le pantalon sur la chaise.

— Vous voulez dire que si le môme a treize ans il n’y a pas délit ? protesta l’un des membres de la patrouille.

— Nom de Dieu ! s’écria un autre d’un ton indigné. C’est évidemment un crime, un crime pervers. Ramassons-les tous les deux.

— Attendez une minute, OK ? (Le caporal trouva le pantalon de l’adolescent, farfouilla, sortit le portefeuille, examina la carte d’identité. Treize ans, effectivement. Il referma le portefeuille et le remit dans la poche.) Non, trancha le caporal, qui prenait encore un certain plaisir à la situation, amusé par la nudité honteuse de Mufi mais à chaque instant de plus en plus révolté par la trouille du bonhomme d’être découvert. La récente révision du Code pénal, article 640.3, a fixé à douze ans l’âge d’émancipation, permettant ainsi à un mineur d’avoir des relations sexuelles avec un enfant ou un adulte de l’un ou l’autre sexe mais avec un seul à la fois.

— Mais c’est vachement dégoûtant, s’emporta l’un des pols.

— C’est votre opinion, intervint Mufi, à présent plus sûr de son droit.

— Pourquoi ne fait-on pas de rafle, une sacrée bonne rafle ? s’obstinait le pol planté à côté de lui.

— Ils rayent systématiquement des tablettes tous les délits inoffensifs, leur expliqua l’officier. C’est la tendance depuis dix ans.

— Ça ? Ça, c’est inoffensif ?

— Qu’est-ce que tu leur trouves à ces jeunes gens ? (Le caporal questionnait Mufi.) Initie-moi. Les pédéros de ton espèce m’ont toujours intrigué.

— Pédéros, répéta Mufi, la bouche déformée par un tic. Voici donc ce que je suis.

— Ce n’est qu’une catégorie, reprit le caporal. Pour désigner ceux des homosexuels qui s’attaquent aux mineurs. Activité légale mais toujours honnie. Qu’est-ce que tu fais officiellement ?

— Je vends des aéromobiles d’occasion.

— Et si on savait, tes clients, par exemple, que tu étais un pédéro, ils ne te laisseraient plus toucher un seul de leurs appareils. Pas après ce que ces pattes poilues ont l’habitude de toucher en dehors des heures de bureau. Je me trompe, monsieur Mufi ? Même un vendeur d’aéromobiles ne peut pas plaisanter avec un tel manquement à la morale. Même si la loi le tolère.

— C’est la faute de ma mère, gémit Mufi. Elle dominait mon père, qui était un homme faible.

— Au cours des douze derniers mois, combien de petits garçons as-tu convaincus de te sucer ? s’enquit le caporal. Je suis sérieux. Car la représentation ne dure qu’un soir, n’est-ce pas ?

— J’aime Ben, dit Mufi en regardant droit devant lui, les lèvres serrées. Plus tard, quand ma situation financière sera meilleure et que je pourrai l’entretenir, j’ai l’intention de me marier avec lui.

— Veux-tu que nous t’emmenions hors d’ici ? demanda le caporal au ci-devant Ben. Tu n’as pas envie de retourner chez tes parents ?

— Il habite ici, glissa Mufi avec un petit sourire.

— Ouais, je reste ici, approuva le gosse d’un air renfrogné. (Il frissonna.) Mince, vous pourriez rabattre les couvertures. (Ben fit un geste irrité en direction du couvre-lit.)

— Attention à ne pas faire trop de bruit, lâcha le caporal avant de s’éloigner à pas lents. Seigneur ! Dire qu’ils ont supprimé ça du Code…

— Sans doute, dit Mufi avec forfanterie, maintenant que les pols commençaient à évacuer sa chambre, parce que quelques vieux fonctionnaires de police ventripotents s’envoient eux-mêmes des gamins, et n’ont pas du tout envie de se faire coffrer. Leur situation ne résisterait pas au scandale. (Son sourire s’épanouit en une expression égrillarde.)

— Tout ce que je souhaite, reprit le caporal, c’est qu’un jour vous commettiez une quelconque infraction, qu’on vous harponne et que je sois de service le jour où cela arrivera. Afin que je puisse vous boucler personnellement. (Il fondit sur Mufi, lui cracha dessus. En plein sur sa figure poilue et inexpressive.)

L’équipe des pols battit silencieusement en retraite au milieu des mégots de cigarettes, des cendres froides, des cadavres de paquets et des verres à moitié vides qui encombraient le séjour, se retrouva dans le vestibule, puis sur le palier. L’officier frissonna en claquant la porte et resta un moment immobile, se sentant triste et momentanément détaché de l’environnement ambiant.

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