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Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]

Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:

Jason Taverner est un homme comblé : toutes les semaines, 30 millions de Fans regardent son show télévisé.
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
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— Écoute-moi… Rentre à la maison. Regarde dans le tiroir central de mon bureau en érable. Tu y trouveras dans une pochette transparente un exemplaire à peine oblitéré et parfaitement centré du un dollar noir émis par le U.S. Trans-Mississippi. Je l’ai acquis pour ma collection, mais je t’en fais cadeau. J’en trouverai un autre. Mais va-t’en, va-t’en. Prends ce foutu timbre. Mets l’album dans ton coffre et ne le regarde plus jamais. Contente-toi de l’avoir et laisse-moi travailler tranquille. Ça te va ?

— Seigneur ! s’exclama Alys, l’œil brillant. Où l’as-tu déniché ?

— C’est un prisonnier politique condamné aux travaux forcés qui me l’a donné. En échange de sa liberté. J’ai estimé que c’était un marché équitable. Ce n’est pas ton avis ?

— La plus belle émission qu’aucun pays ait jamais faite dans les annales !

— Tu le veux ?

— Oui. (Alys ouvrit la porte du bureau.) À demain. Mais ce n’est pas parce que tu me fais ce cadeau que je pars. Je veux rentrer, prendre une douche, me changer et dormir quelques heures. D’un autre côté, si tu veux vraiment…

— Je veux.

Et Buckman ajouta en pensée : parce que tu m’épouvantes, parce que j’ai viscéralement, ontologiquement peur de toi et de tous tes actes, même de ta complaisance à partir. Oui, j’ai même peur de ça.

Pourquoi ? se demanda-t-il tout en la suivant des yeux tandis qu’elle se dirigeait vers le tube ascensionnel conduisant aux prisons secrètes qui s’ouvrait au fond du bureau. Enfant, j’avais déjà peur d’elle. Parce que, sans doute, d’une façon fondamentale qui m’échappe, elle ne se plie pas aux règles. Nous avons tous des règles. Pas les mêmes, mais nous suivons tous certaines règles. Par exemple, on ne tue pas quelqu’un qui vient de vous faire une faveur. Dans ce cas, même un État policier observe cette règle. Même nous. Et on ne détruit pas délibérément des objets que nous considérons comme précieux. Mais Alys est capable de rentrer à la maison, de chercher le un dollar noir et de le brûler avec sa cigarette. Je le sais. Et pourtant, je le lui ai donné. Parce que j’espère encore qu’elle finira un jour ou l’autre par lancer ses billes comme tout le monde.

Mais cela n’arrivera jamais.

Et si je lui fais cadeau du un dollar noir, c’est simplement que j’espère l’enjôler, la tenter, pour qu’elle en revienne aux règles que nous comprenons. Aux règles que tous les autres appliquent. J’essaye de la soudoyer et c’est une perte de temps – pour ne parler que du temps. Je le sais et elle le sait. Oui, elle va probablement brûler ce un dollar noir, le timbre le plus merveilleux qui ait jamais été émis. Ce trésor philatélique que je n’ai jamais vu proposer par les marchands au cours de mon existence. Même dans les ventes. Et ce soir, quand je rentrerai, elle me fera voir les cendres. Peut-être aura-t-elle conservé un coin intact pour bien me prouver qu’elle l’a détruit.

Et je la croirai sur parole. Et j’aurai encore plus peur.

Maussade, le général Buckman ouvrit le troisième tiroir de son imposant bureau et introduisit une bobine dans son petit magnétophone. Les airs de Dowland pour quatre voix… Debout, il écouta le chant qu’il préférait à tous ceux du Second Livre du Luth.

… À présent abandonné et délaissé, Je soupire et je pleure et me pâme et je meurs Dans une détresse sans fin, une mortelle douleur.

Le premier compositeur à avoir écrit de la musique abstraite, songea-t-il en changeant de cassette. C’était maintenant le Lachrimae Antiquae Pavana. De là découlaient les derniers quatuors de Beethoven. Et tout le reste. Sauf Wagner.

Buckman détestait Wagner et ses semblables, comme Berlioz, qui avaient fait reculer la musique de trois siècles. Jusqu’à ce que Karlheinz Stockhausen l’eût modernisée avec son Gesang der Jüglinge.

Debout devant le bureau, il posa un moment le regard sur la récente photo quadri de Jason Taverner. Le cliché pris par Katharine Nelson. Un sacré bel homme, se dit-il. Presque une apparence de professionnel. C’est normal, c’est un chanteur. Il est dans le showbiz.

Effleurant l’hologramme, il s’entendit dire : « Et alors, vieille bique ? » Buckman sourit et reporta son attention sur la Pavane, dont il se répéta intérieurement le premier vers : Coulez, mes larmes…

Est-ce que j’ai vraiment le karma du pol ? Pour aimer de telles paroles, une telle musique ? Oui, je suis un merveilleux pol parce que je ne pense pas comme un pol. Je ne pense pas comme McNulty, par exemple, qui sera jusqu’à la fin de sa vie un… quelle était donc cette expression ? Un cochon. Je ne pense pas comme tous les gens que nous essayons d’appréhender, mais comme les gens importants que nous essayons d’appréhender. Comme cet homme, ce Jason Taverner. Mon inspiration, une intuition irrationnelle mais admirablement fonctionnelle, me dit qu’il est toujours à Las Vegas. C’est ici que nous l’épinglerons, pas là où le croit McNulty. Parce que, rationnellement et logiquement, il cherche ailleurs, plus loin.

Je suis comme Byron qui combattait pour la liberté, qui a donné sa vie à la Grèce. Sauf que je ne me bats pas pour la liberté, mais pour une société cohérente.

Est-ce bien vrai ? Est-ce pour cela que je fais ce que je fais ? Pour créer un ordre, une structure, une harmonie ? Des règles. Oui, les règles ont une importance énorme pour moi, c’est la raison pour laquelle Alys constitue une menace, la raison pour laquelle je peux m’arranger avec n’importe qui sauf avec elle.

Grâce au ciel, tout le monde ne lui ressemble pas. Grâce au ciel, elle est unique en son genre.

Il enclencha la touche de l’interphone.

— Herb, voulez-vous venir un instant, s’il vous plaît ?

Herbert Maime entra avec un paquet de cartes perforées. Il avait l’air harassé.

— Je vous propose un pari, Herb, dit Buckman. Est-ce que Jason Taverner est à Las Vegas ?

— Pourquoi vous tracasser pour des questions aussi foireuses et insignifiantes ? C’est du ressort de McNulty, pas du vôtre.

Buckman s’assit et se mit à composer des variations chromatiques sur son vidéophone ; il restituait les drapeaux de diverses nations disparues.

— Regardez ce que cet homme a fait. Il a réussi à extraire toutes les données le concernant de l’ensemble des fichiers de la planète, de la Lune et des colonies martiennes… McNulty a poussé son enquête jusque-là. Songez un instant à ce que pareille entreprise a nécessité. Des sommes énormes. Des pots-de-vin astronomiques. Si Taverner a déboursé tant de blé, c’est que l’enjeu est considérable. Les influences ? Même conclusion : il a pas mal de pouvoir et nous devons le considérer comme un personnage important. Ce qui me turlupine le plus, c’est de savoir qui il représente. À mon avis, il y a quelque part sur la terre un groupe qui le soutient. Mais comment ? Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. D’accord ils ont effacé toutes ses archives personnelles. Jason Taverner est l’homme qui n’existe pas. Mais, ayant fait ça, qu’ont-ils obtenu ?

Herbert réfléchit.

— Je ne comprends pas, reprit Buckman. Cela n’a pas de sens. Mais s’ils ont pris cette peine, cela doit signifier quelque chose. Autrement, ils n’auraient pas fait tant de dépenses. Dépenses d’argent, de temps, d’influence. Les trois, peut-être. Sans compter des efforts gigantesques.

— Je vois, dit Herb en hochant la tête.

— Parfois, continua le général, on pêche un gros poisson en appâtant avec un petit. On ne sait jamais d’avance. Le prochain goujon qu’on attrapera conduira-t-il à quelque chose d’énorme ou bien… (Il haussa les épaules.)… juste à du menu fretin bon pour le vivier concentrationnaire ? Ce qu’est peut-être Jason, après tout. Il se peut que je fasse entièrement fausse route. Mais ça m’intéresse.

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