Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]
- Автор: Дик Филип Кайндред
- Год: 1988
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-22451-0
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
— L’amour, ce n’est pas seulement vouloir une autre personne comme on veut posséder un objet qu’on voit dans une boutique. Ça, ce n’est que le désir. On souhaite emporter cet objet, l’amener chez soi, le poser quelque part comme une lampe. L’amour est… (Ruth ménagea une pause.) C’est comme un père qui sauve ses enfants d’un incendie et qui meurt en allant les chercher. Aimer, ce n’est plus vivre pour soi-même, c’est vivre pour quelqu’un d’autre.
— Et c’est bon ?
Ça ne lui semblait pas l’être tellement.
— Cela transcende l’instinct. Nos instincts nous poussent à nous battre pour survivre. Comme les pols qui encerclent les campus. On survit aux dépens des autres. Chacun se fraye son chemin à coups de griffes et de dents. Tiens, je peux te donner un bon exemple. Mon vingt et unième époux, Frank. Au bout de six mois de mariage, il cessa de m’aimer et devint terriblement malheureux. Moi, je l’aimais toujours ; je voulais rester avec lui mais ça lui faisait mal. Alors, je l’ai laissé partir. Tu vois ? Cela valait mieux pour lui et, parce que je l’aimais, il n’y avait que cela qui comptait. Tu vois ?
— Mais pourquoi est-il bon de s’opposer à l’instinct de survie ?
— Tu n’en vois pas la raison ?
— Non, admit-il.
— Parce que, en fin de compte, l’instinct de survie est toujours perdant. C’est vrai pour toutes les créatures vivantes – les taupes, les chauves-souris, les humains, les grenouilles. Même les grenouilles qui fument le cigare et jouent aux échecs. On ne peut jamais réaliser ce que l’instinct de survivance cherche à obtenir. Alors, en définitive, tous nos efforts font long feu, on succombe devant la mort et c’est fini. Mais, quand on aime, on se retire et on observe.
— Je ne suis nullement disposé à me retirer, rétorqua Jason.
— On peut se retirer pour observer en étant heureux avec une douce et fraîche satisfaction d’alpha, la plus haute forme de satisfaction… Vivre pour ceux qu’on aime.
— Mais eux aussi meurent.
— Exact. (Ruth se mordilla la lèvre.)
— Il est préférable de ne pas aimer pour que ça n’arrive pas, même s’il s’agit d’une bête, d’un chien ou d’un chat. Tu l’as dit toi-même : tu les aimes et ils disparaissent. Si la mort d’un lapin est déplorable…
Jason eut soudain une vision d’horreur : les os broyés et les cheveux dégoulinants de sang d’une fille prise dans la gueule d’un ennemi à peine visible dont la taille dépassait celle de n’importe quel chien.
— Mais on pleure ! s’écria Ruth en le scrutant d’un air anxieux. Le chagrin est l’émotion la plus intense que puisse éprouver un homme, un enfant ou un animal, Jason ! C’est un sentiment merveilleux !
— Je voudrais bien savoir pourquoi ? fit-il brutalement.
— Le chagrin nous permet d’échapper à nous-mêmes. On sort de sa petite coquille. Mais, pour avoir du chagrin, il faut avoir aimé avant. Le chagrin est l’aboutissement ultime de l’amour parce qu’il est l’amour perdu. Tu le comprends, je le sais. Seulement, tu refuses de penser à cela. C’est le cycle de l’amour qui se ferme : aimer, perdre, avoir de la peine, partir et aimer à nouveau. Jason, éprouver du chagrin, c’est avoir conscience qu’on est seul, et il n’y a rien au-delà car la solitude est le destin final de toute créature humaine. C’est la mort… La mort est la grande solitude. Je me rappelle quand j’ai fumé de l’herbe pour la première fois avec une pipe à eau au lieu de la fumer en joint. La fumée était fraîche et je ne me rendais pas compte de la quantité que j’aspirais. Tout d’un coup, je suis morte. Pour un petit moment, mais ça a duré plusieurs secondes. L’univers, toutes les sensations, y compris la conscience de mon corps, la conscience même d’avoir un corps, se sont effacés. Ce n’était pas comme d’être isolée au sens courant du terme parce que, quand on est seule dans ce sens-là, on reçoit quand même des informations sensorielles, ne serait-ce que des perceptions corporelles. Mais il n’y avait même plus de ténèbres. Tout s’est arrêté. C’était le silence. Le néant. La solitude.
— Ils devaient avoir coupé l’herbe avec l’un de ces produits toxiques de merde qui ont brûlé la cervelle à tant de gens.
— Oui, j’ai eu de la chance de retrouver mes esprits. Une expérience terrifiante. J’avais souvent fumé avant et cela ne m’était jamais arrivé. C’est la raison pour laquelle je me suis mise au tabac. Toujours est-il que cela n’avait rien à voir avec un évanouissement. Je n’avais pas l’impression de tomber. Qu’est-ce qui aurait pu tomber ? Je n’avais pas de corps. Et où tomber d’ailleurs ? (Ruth fit un grand geste.) Tout… a expiré. Y compris moi-même. Comme la dernière goutte d’une bouteille. Et puis le film a recommencé. La fiction que nous appelons réalité. (Elle s’interrompit et tira sur sa cigarette de tabac.) Je n’avais encore jamais raconté ça à personne.
— Et cela t’a effrayée ?
Ruth acquiesça.
— La conscience de l’inconscience, si tu saisis ce que je veux dire. Quand on meurt, on ne le sait pas. Parce que c’est justement ça, la mort… Tout perdre. Par exemple, je n’ai plus du tout peur de mourir après ce mauvais trip. Mais avoir du chagrin, c’est à la fois mourir et être vivant. C’est donc l’expérience la plus absolue, la plus bouleversante qui puisse arriver. Parfois je jurerais que nous ne sommes pas faits pour subir une telle épreuve. C’est trop. Le corps risque de s’autodétruire dans la tempête. Mais je veux avoir du chagrin, verser des larmes.
— Pourquoi ?
Jason ne comprenait pas. Pour lui, c’était la chose à éviter. Quand on éprouve quelque chose de ce genre, il faut fiche le camp en vitesse.
— Le chagrin te réunit à ce que tu as perdu. C’est une communion. On se retrouve avec l’objet ou la personne aimée qui s’en va. En un sens, on se divise et on l’accompagne, on fait un temps partie du voyage. Aussi loin qu’on le peut. Autrefois, j’avais un chien que j’aimais. Je devais avoir dix-sept ou dix-huit ans… Juste ma majorité, pour autant que je me le rappelle. Il est tombé malade et nous l’avons conduit chez le véto. Ils ont dit qu’il avait mangé de la mort-aux-rats et n’était plus qu’une bouillie de sang à l’intérieur. On ne pouvait pas se prononcer avant vingt-quatre heures. Je suis rentrée et j’ai attendu. Vers onze heures du soir, je me suis endormie. Le véto devait me téléphoner dans la matinée pour me dire si Hank était encore vivant. Je me suis réveillée à huit heures et demie et j’ai tâché de rester calme en attendant son appel. Je suis allée dans la salle de bains… Je voulais me laver les dents… Et j’ai vu Hank dans le coin gauche de la pièce. Il était en train de grimper un escalier invisible, lentement et avec beaucoup de dignité. Je le regardais monter lourdement en diagonale quand, arrivé en haut de la corniche droite, il a disparu en pleine escalade. Hank ne s’est pas retourné une seule fois. J’ai compris qu’il était mort. C’est alors que le téléphone a sonné. Le vétérinaire m’a effectivement annoncé qu’il était mort. Mais je l’avais vu monter l’escalier. Bien sûr, j’ai eu une peine folle. Et je me suis perdue moi-même. Je l’ai suivi le long de ce maudit escalier.