Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]
- Автор: Дик Филип Кайндред
- Год: 1988
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-22451-0
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
Cette dérobade lui avait sauvé la vie.
— C’est l’amour qui détruit, dit Ruth. La femme veut changer l’homme. S’il fait ceci ou cela, ils auront plus d’argent ou de plus belles tapisseries. C’est comme ça qu’elle voit les choses. Je n’ai jamais fait cela. Si l’on en vient à désirer changer un homme, on doit en chercher un autre qui soit conforme à ce qu’on souhaite. Et c’est ce que je fais. Je vais d’homme en homme. Pour leur bien.
— Est-ce que tu as lu À rebrousse-temps ?
— Je ne crois pas. De qui est-ce ?
— Dans ce roman, tout, hommes et choses, se déplace à l’envers – de l’avenir vers le passé. Alors, les gens rajeunissent.
— C’est peut-être la seule solution. T’est-il déjà arrivé, Jason, après avoir lu un livre, de voir soudain l’auteur à travers le tissu d’ennui des mots ? Tu comprends ce que je veux dire ?
Il ne comprenait pas.
— Quand tu as lu À rebrousse-temps, as-tu eu le sentiment de sentir la présence d’un être humain en filigrane ? Je pense – c’est une idée qui me vient, que l’on peut éprouver effectivement de l’amour, peut-être simplement une sorte d’amour, pour un auteur quand on entre en contact avec lui par le truchement d’un livre. Mais il ne le saura jamais.
Surtout s’il est mort. Pourtant, il se peut que quelque chose de lui survive, que l’on aime à travers l’ouvrage.
— Mort ou vivant, il ne le saura jamais et quand on aime quelqu’un qui ne le sait pas, il ne se passe rien. C’est parfaitement vain et absurde.
— À mon avis, c’est ce qui pourrait arriver de plus extraordinaire à un être humain. Continuer de vivre au-delà de la mort dans un livre et être un jour aimé d’une façon ou d’une autre par quelqu’un qui le lira. Bien sûr, il faudrait que ce soit un bouquin tout ce qu’il y a de… urf. Pas n’importe lequel.
— À rebrousse-temps n’est pas un livre comme ça.
— Pas pour toi, peut-être. Mais pour quelqu’un d’autre, qui sait ? Il suffirait d’une seule personne habitant un petit bled perdu, complètement paumé, à un moment précis. Alors, l’auteur vivrait à nouveau fugitivement dans l’esprit de cette personne. Ce serait une sorte d’amour rare qu’on ne voit pas souvent. Mais un véritable amour quand même.
— La seule chose qui l’intéresserait, c’est que son livre ait encore du succès et qu’on l’étudié toujours dans les écoles.
— Ça aussi, c’est vrai, mais il aurait préféré qu’une personne, une seule, fasse réellement connaissance avec lui à travers son œuvre. Je suis sûre que rien n’aurait pu lui plaire davantage, il l’espérait mais sans y croire. (Elle se mit à rire.) Je le vois d’ici… Un pauvre malheureux, un traîne-savates à demi fou rêvant dans sa tête malade de parvenir à l’immortalité. Quelque chose de pathétique. Et puis, rayé des cadres ! Un jour, fini et terminé, et il n’en saura jamais rien. Il aurait mieux valu pour lui qu’il n’ait pas écrit ce livre. Comme ça, il n’aurait pas nourri ce vain espoir.
— Les vains espoirs sont mal partis dans le monde où nous vivons.
— Écoute, je viens de penser à quelque chose.
Suppose que rien qu’en évoquant ces différentes formes d’amour, nous les ayons fait exister, toi et moi.
— Tu parles !
— Et si les théories à propos du monde transformaient le monde ? S’il y avait une sorte de rétroaction, si nos théories, au lieu de dériver de la réalité, s’imposaient à elle ? Si elles ne venaient pas du réel mais de nous… de nous deux ? Alors, les cinq – ou les six… je ne me rappelle plus – différentes espèces d’amour se matérialiseraient à partir du moment où nous les évoquerions. (Elle fronça les sourcils.) Merde !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Le lapin d’Emily Fusselman. On se trompe. On a oublié le lapin d’Emily Fusselman. (Elle leva les yeux vers lui.) Une dame que je connaissais. Mariée, trois enfants. Elle avait deux chatons et puis elle a adopté un de ces gros lapins gris, des belges, qui font flipflap sur leurs immenses pattes arrière. Au début, il n’osait pas quitter sa cage. Apparemment, c’était un mâle. Finalement, au bout d’un mois, il a commencé à se balader dans le living. Au bout de deux mois, il montait les escaliers et il réveillait Emily en allant gratter à sa porte le matin. Il s’est mis à jouer avec les chats. C’est là que les ennuis ont commencé parce qu’il n’était pas aussi intelligent qu’un chat.
— Le cerveau des lapins est plus petit, dit Jason.
— En effet. Néanmoins, il adorait les chats et s’efforçait de les imiter en tout. La plupart du temps, il utilisait même le bac à chat. Avec du duvet, arraché à sa poitrine, il avait fabriqué un nid et il voulait à toute force qu’ils viennent dedans. Mais il n’y avait rien à faire. Le bouquet, ce fut quand il se mit en tête de jouer à cache-cache avec un berger allemand qui accompagnait une visiteuse. Tu vois, le lapin avait appris à jouer avec les chats, avec Emily et les enfants. Il se cachait derrière le divan, puis il bondissait, tournait en rond à toute vitesse et tout le monde essayait de l’attraper. Sans y réussir, en général. Alors, il retournait se mettre à l’abri derrière le divan où personne n’était censé aller le chercher. Malheureusement, le chien ne connaissait pas la règle du jeu. Quand le lapin a regagné sa cachette, il l’a poursuivi et lui a happé l’arrière-train. Emily a réussi à lui ouvrir la gueule de force et à le chasser, mais le pauvre lapin était bien mal en point. Il s’est remis mais, à partir de ce moment, il a eu une peur terrible des chiens. Il suffisait qu’il en voie un par la fenêtre pour qu’il prenne la fuite. Et il s’efforçait de cacher derrière les rideaux l’endroit où le chien l’avait mordu parce que le poil n’avait pas repoussé et qu’il en avait honte. Ce qui était touchant, c’était sa volonté d’aller au-delà des limites de sa… comment dire ? de sa physiologie. De dépasser sa nature de lapin pour essayer de se rapprocher de créatures plus évoluées comme les chats. Il était tout le temps avec eux, il jouait avec eux comme un égal. C’est ça l’essentiel. Les chats refusaient le nid qu’il avait construit à leur intention et le chien ne connaissait pas les règles. Le lapin d’Emily a vécu encore plusieurs années. Mais qui aurait pensé qu’un lapin pouvait avoir une personnalité aussi complexe ? Quand on s’asseyait sur le divan et qu’il voulait vous chasser pour s’y installer, il vous poussait et, si vous ne bougiez pas, il vous mordait. Quand on songe à ses ambitions et à son échec ! Une petite vie qui fait des efforts désespérés mais condamnés d’avance. Seulement, le lapin ne le savait pas. Enfin, peut-être qu’il le savait mais qu’il s’entêtait. Non… Je ne pense pas qu’il comprenait. Simplement, il savait ce qu’il voulait. C’était toute sa vie. Parce qu’il aimait les chats.
— Je croyais que tu n’aimais pas les animaux, dit Jason.
— Plus maintenant. Surtout après tant d’échecs et de fiascos. Comme le lapin. Finalement, il est mort. Emily Fusselman a pleuré pendant des jours entiers. Pendant une semaine. J’ai vu combien ce lapin l’avait subjuguée et je ne tenais pas à ce que cela m’arrive.
— Mais cesser d’aimer d’un seul coup les animaux pour…
— Leur existence est si courte ! Si terriblement courte. D’accord, après la perte d’une créature qu’ils aiment, il y a des gens qui réagissent et transfèrent leur amour sur une autre. Mais ça fait mal.
— Alors, pourquoi l’amour est-il si bon ?
Jason y avait réfléchi tout au long de sa vie adulte en fonction de ses relations personnelles. Et la question se reposait maintenant à lui avec acuité. À cause des récents événements, jusqu’à l’épisode du lapin d’Emily. Ce moment de chagrin. On aime les gens et ils s’en vont. Un beau jour, ils font leurs paquets. « Que se passe-t-il ? » leur demande-t-on. Et ils répondent : « J’ai trouvé quelque chose de mieux. » Et ils sortent de notre vie pour toujours, et ensuite, jusqu’à notre dernier souffle, nous trimbalons un gros paquet d’amour sans avoir personne à qui le donner. Et si jamais on trouve quelqu’un à qui le donner, la même chose se reproduit. Ou bien on leur téléphone : « Ici Jason. » Ils répondent : « Qui ça ? » Et l’on comprend alors qu’il n’y a rien à faire. Ils ne savent plus qui vous êtes. J’en conclus qu’ils ne l’ont jamais su ; on n’a jamais compté pour eux.