Nous avions fait tous les exercices auxquels un fantassin peut avoir droit en terrain plat et nous nous sommes déplacés vers les montagnes pour faire des choses encore plus pénibles, plus exactement dans les Rocheuses canadiennes, entre Good Hope Mountain et Mount Waddington. Le Camp de l’adjudant Spooky Smith ressemblait beaucoup à Currie, en plus petit et en plus accidenté. Mais le Troisième Régiment était lui aussi plus petit qu’avant. Nous n’étions plus que quatre cents contre deux mille au départ. La compagnie H était maintenant organisée comme une simple section et le bataillon reformé en compagnie. Mais on nous appelait toujours « la compagnie H » et Zim demeurait « commandant de compagnie » et non chef de section.
Le supplément d’efforts aboutissait à un supplément d’instruction personnelle. Nous avions plus de caporaux-instructeurs que de pelotons et l’adjudant Zim, qui n’avait plus que cinquante hommes sous ses ordres au lieu de deux cent soixante, fixait son regard d’Argus sur chacun de nous en permanence – même lorsqu’il n’était pas là. De toute manière, à la moindre gaffe, il apparaissait immédiatement dans votre dos.
Malgré tout, ses coups de gueule avaient maintenant quelque chose de presque amical, ce qui était assez affreux. Parce que nous avions changé, tout comme le régiment. Les 20 pour cent que nous étions étaient presque des soldats et Zim semblait essayer de nous aider à réussir au lieu de nous savonner la pente.
Le capitaine Frankel se montrait plus souvent, lui aussi. Il participait à l’instruction, maintenant, et pas derrière un bureau. Il nous connaissait tous et il semblait avoir un véritable dossier dans la tête avec les progrès de chacun bien à jour, les résultats d’exercice, les corvées, l’état physique et même celui du courrier de la famille.
Il n’était pas aussi sévère que Zim. Il usait de termes plus modérés et il fallait vraiment qu’il tombe sur un abruti pour abandonner son éternel sourire amical. Mais il ne fallait pas s’y laisser prendre. Sous le sourire, il y avait une cuirasse de béryl. Je ne suis jamais parvenu à décider lequel des deux était le meilleur soldat : Zim ou Frankel ? Je veux dire sans galons ni insignes. Il ne faisait pas de doute qu’ils battaient de loin tous les autres instructeurs, mais lequel l’emportait sur l’autre ? Tout ce que faisait Zim était marqué par le style et la précision. Pour le capitaine Frankel, c’était la fougue, le brio. Il prenait tout comme un jeu. Les résultats, pour l’un et l’autre, étaient équivalents. Et rien n’était jamais aussi facile que le capitaine Frankel en donnait l’impression.
Tous ces instructeurs n’étaient pas de trop. La progression en scaphandre propulsé, comme je l’ai dit, est assez aisée en terrain plat. Et un scaphandre peut vous faire sauter aussi haut et aussi bien en montagne. Là où cela devient moins facile, c’est quand il s’agit de bondir contre une paroi de granit, dans un étroit couloir de sapins, et de couper les propulseurs à la dernière seconde. Il y eut trois accidents graves, dont deux morts et un blessé qui dut être rapatrié.
Mais la paroi de granit est encore plus redoutable sans scaphandre, je veux dire avec des cordes et des pitons. Je ne suis jamais vraiment parvenu à comprendre l’utilité de ces exercices d’alpinisme pour des fantassins mobiles mais j’avais depuis longtemps appris à me taire et à faire ce que l’on m’ordonnait. En vérité, ça m’apparut moins dur que je ne l’avais craint. Si quelqu’un m’avait dit, un an auparavant, que je pourrais escalader des rochers immenses et aussi lisses que des buildings, avec seulement un rouleau de cordes, quelques ridicules petits pitons et un marteau, j’aurais éclaté de rire. Je suis plutôt du genre niveau de la mer. Ou plutôt, j’étais. Depuis, il y avait eu du changement.
Je commençais d’ailleurs seulement à m’en apercevoir. Au Camp de l’adjudant Spooky Smith, nous étions libres d’aller en ville. Oh, bien sûr, au Camp Currie, après un mois, on nous avait octroyé un peu de liberté. Le dimanche après-midi, si vous n’étiez pas de corvée, vous pouviez faire le tour du camp à condition de ne pas oublier qu’il fallait être présent à l’appel du soir. Avec un peu de chance, on pouvait rencontrer un ou deux lapins qui remplaçaient les cafés, les théâtres, les dancings, les filles, etc.
Pourtant, cette petite liberté du Camp Currie était un privilège apprécié. On abandonnait le pas de course pour marcher tranquillement et, en allant jusqu’aux limites du camp, on ne voyait plus de tentes, plus d’adjudant. On arrivait à oublier les vilaines faces familières des camarades pour penser un peu. Ce petit privilège pouvait être diminué graduellement. Par exemple, on pouvait se trouver consigné au quartier de la compagnie, ce qui signifiait qu’on ne pouvait même pas se rendre à la bibliothèque ou jusqu’à la « tente de récréation » (rendez-vous des joueurs d’échecs et autres amateurs de distractions frénétiques). Il était également possible d’être consigné dans sa tente. Ce qui ne signifiait pas grand-chose puisque cette mesure venait de pair avec des corvées qui vous laissaient à peine le temps de dormir. Non, c’était un peu comme la cerise sur la crème Chantilly, montrant à la compagnie et au monde entier que vous n’aviez pas commis une faute ordinaire mais un acte qui vous rendait indigne de vous mêler aux autres fantassins jusqu’à ce que vous ayez lavé la souillure.