Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
— Peut-être. Mais ce n’est pas sûr. S’il était au courant, là, ce serait grave, c’est sûr. Mais si je le connais bien, il l’aurait payé plus tard, dans sa tête. Parce qu’ils étaient très proches, ces deux-là. Ce serait comme s’il avait tué son frère. Les gens le payent dans leur tête, je crois. Enfin, reprit-il en soupirant comme pour évacuer ces pensées. Ça ne sert à rien de ruminer tout ça, Maya. Ils sont partis tous les deux, maintenant, dit-il en la regardant.
— Oui.
— Ils sont partis, mais nous, nous sommes là, reprit-il avec un grand geste englobant Michel, ou l’ensemble d’Odessa. Ce sont les vivants qui comptent. C’est la vie qui compte.
— Oui. C’est la vie qui compte.
Il se leva en chancelant, retourna dans le bureau.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit.
Elle posa le livre par terre et se rendormit.
4. LES ANNÉES
Pendant les années qui suivirent, elle repensa rarement à Frank. Il reposait en paix, ou bien il s’était perdu dans le tumulte de l’époque. Les années coulaient comme l’eau d’une rivière. Pour Maya, la vie des Terriens ressemblait à leurs fleuves, rapides et impétueux à la source, dans les montagnes, puissants dans les plaines, lents et sinueux près de la mer. Alors que sur Mars leur vie ressemblait au cours accidenté des fleuves qu’ils étaient en train de créer et qui dévalaient des falaises, disparaissaient dans des trous, étaient aspirés et remontaient à des hauteurs surprenantes, très loin de là.
C’est ainsi qu’elle vécut, dans la tension, l’approche de la seconde révolution, cascadant avec tous les autres avant de faire le voyage de retour vers la Terre. Quand elle pensait à sa jeunesse, sur ce monde, c’était comme une autre incarnation. Elle travailla avec Nirgal et les Terriens, visita la Provence avec Michel et, quand elle retourna sur Mars, elle vit les deux hommes comme elle ne les avait jamais vus. Elle s’installa avec Michel à Sabishii, et elle aida Nadia à mettre le gouvernement sur ses rails… quand Nadia avait le dos tourné. Elle savait ce qui se passerait si elle tentait d’intervenir ostensiblement. Elle s’installa donc à Sabishii, et la vie se calma un peu ou, du moins, suivit un cours plus prévisible. Michel avait ses clients et travaillait un peu à l’université, pendant que Maya s’occupait du projet hydrologique du massif de Tyrrhena et enseignait de temps à autre dans les écoles de la ville. Elle voyait très rarement Desmond et ne pensait plus guère à lui. Et à vrai dire, Michel et elle voyaient de moins en moins les anciens. Leur cercle relationnel se limitait dans l’ensemble à leurs relations de travail et à leur voisinage, que des nouveaux, comme tout, d’ailleurs, dans la seconde Sabishii. Ils vivaient dans un appartement au deuxième étage d’un grand immeuble construit autour d’un très joli jardin intérieur, et ils parlaient à leurs voisins, jouaient à des jeux, lisaient, bricolaient. C’était une vraie communauté. Il arrivait à Maya de se dire, en regardant tout ça, qu’il y avait là une réalité historique qui ne serait jamais consignée nulle part : un bon environnement solide, où chacun assumait sa part de travail et ses proches, tout cela formant une sorte de projet collectif, dans lequel chaque famille avait un sens, en tant que partie d’un tout plus vaste difficile à définir. Des dizaines d’années passèrent dans ce bien-être anonyme, où les fantômes de ses incarnations antérieures ne venaient que très rarement la hanter. Ni ses vieux amis, d’ailleurs.
5. L’AIDER, LUI
Et puis, des années après cela, alors que Maya commençait à avoir des problèmes de déjà-vu et autres « épisodes psychosensoriels », comme disait Michel, Desmond passa, une nuit, après le laps de temps martien, à un moment où personne n’aurait pensé à faire des visites.
Michel dormait déjà et Maya lisait. Elle embrassa Desmond, l’emmena à la cuisine, le fit asseoir et prépara du thé. En le serrant contre elle, elle avait senti qu’il tremblait.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle.
Il craqua.
— Oh, Maya !
— Allons, qu’y a-t-il ?
Il haussa les épaules.
— Je suis passé voir Sax à Da Vinci, et Nirgal était là aussi. Sa maison dans les collines a été engloutie par la poussière, tu le savais ?
— Ouais. Quel dommage. Un vrai drame.
— Ouais. En tout cas, ils ont commencé à parler d’Hiroko. Comme si elle était encore en vie. Sax a même dit qu’il l’avait vue une fois, dans une tempête. Et je… ça m’a mis tellement en colère, Maya, j’aurais pu les tuer !
— Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Parce qu’elle est morte et qu’ils refusent de voir les choses en face. Ils n’ont pas vu son corps, alors ils inventent toutes ces histoires.
— Ils ne sont pas les seuls.
— Non. Mais ils croient à ces histoires parce qu’ils veulent y croire. Comme si ça allait leur donner une réalité.
— Comme si ce n’était pas le cas, fit-elle en versant l’eau bouillante dans leurs tasses.
— Non, ce n’est pas vrai. Elle est morte. Avec toute l’équipe de la ferme. Ils ont tous été tués.
Il posa sa tête sur la table de la cuisine et se mit à pleurer.
Surprise, Maya vint s’asseoir à côté de lui, posa la main sur son dos. Il tremblait toujours, mais plus de la même façon. Elle rapprocha sa tasse de thé, en prit une gorgée. Les spasmes qui secouaient les côtes de Desmond s’apaisèrent.
— C’est cruel, dit-elle. Sa… sa disparition. Quand on ne voit pas le corps, on ne sait quoi penser. On reste dans les limbes.
Il se redressa, hocha la tête, but son thé.
— Tu n’as jamais vu le corps de Frank, dit-il. Mais tu ne passes pas ton temps à raconter qu’il est toujours vivant.
— Non, dit-elle en éludant l’argument d’un geste. Mais cette inondation… Enfin, soupira-t-elle comme il acquiesçait, l’équipe de la ferme… Les gens se sentent concernés, il faut les comprendre. Ils auraient pu fuir, après tout. Théoriquement.
Il opina du chef.
— Mais ils étaient derrière moi dans le labyrinthe. J’ai juste eu la chance de partir à temps. Maya, je suis resté dans le coin pendant des jours, et ils ne sont jamais ressortis. Ils ne s’en sont pas tirés. (Il fut repris de tremblements convulsifs. Décidément, il y avait beaucoup d’énergie nerveuse dans ce petit corps noueux, se dit-elle.) Non. Ils ont été capturés et massacrés. S’ils étaient sortis, je les aurais vus. Ou elle aurait repris contact avec moi. C’était une femme cruelle, mais pas à ce point-là. Elle m’aurait laissé savoir, depuis le temps.
Il avait les traits convulsés par le chagrin, la colère. Il lui en voulait toujours, elle le voyait bien. Ça lui rappelait Frank. Elle lui en avait voulu pendant des années après sa mort. Elle se demandait s’il avait tué John. Desmond lui en avait parlé, des années auparavant. Elle s’en souvenait : Desmond l’avait réconfortée, cette nuit-là. Peut-être lui avait-il menti. S’il connaissait une vérité différente, s’il avait vu Frank poignarder John, le lui aurait-il dit ? Sûrement pas.
Elle essaya d’imaginer ce qui pourrait l’aider, lui, ce qu’il valait mieux qu’il pense d’Hiroko. Elle but son thé dans le silence du laps de temps martien, et il en fit autant.
— Elle t’aimait, dit-elle enfin.
Il la regarda, l’air étonné, et hocha la tête.
— C’est vrai, ce que tu dis : si elle était encore de ce monde, elle te l’aurait fait savoir, d’une façon ou d’une autre.
— C’est ce que je crois.
— Alors elle est probablement morte. Mais Nirgal et Sax… Et Michel aussi, d’ailleurs…