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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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— Je l’ai vue à la clinique. Elle vous a rendu visite.

— Les flammes verdâtres de la jalousie embrasaient les joues de Lona. – Qu’y a-t-il entre elle et vous ? Pourquoi a-t-elle fait cette scène ?

Aoudad, pressant un mouchoir contre sa joue ensanglantée, intervint :

— On lui a administré un sédatif. Elle ne vous importunera plus. Je suis absolument désolé de cet incident. C’est une hystérique, une folle…

— Remontons à l’appartement, laissa tomber Lona. Je n’ai plus envie d’aller au salon galactique.

— On non ! protesta Aoudad. Pas question d’annuler le dîner. Je vais vous donner un tranquillisant et, en un clin d’œil, vous vous sentirez mieux. Il ne faut surtout pas qu’une incartade aussi stupide vienne gâcher cette merveilleuse soirée.

— Au moins, ne restons pas dans le hall, jeta Burris avec hargne.

Le petit groupe gagna précipitamment un petit salon inondé de lumière et Lona se laissa choir sur un divan. La tension jusque-là refoulée se donnait libre cours et une douleur déchirante lancinait les cuisses, les poignets, la poitrine de Minner. Aoudad sortit de sa poche un assortiment de tranquillisants. Il en prit un et en donna un autre à Lona. Burris refusa le petit cylindre, sachant que le produit n’aurait aucun effet sur lui. Très vite, Lona retrouva son sourire.

Burris savait qu’il n’avait pas été le jouet d’une illusion quand il avait vu cette lueur de jalousie étinceler dans le regard de Lona. Élise était arrivée comme un typhon de chair menaçant d’arracher sur son passage tout ce qui comptait pour la jeune fille, et celle-ci s’était battue comme une tigresse. L’astronaute était à la fois flatté et troublé. Il ne pouvait nier le plaisir qu’il avait éprouvé à être l’objet de cette orageuse explication. Tout homme aurait eu la même réaction. Pourtant, en cette minute de vérité, il avait compris à quel point Lona lui était déjà indissociablement attachée. Lui-même ne se sentait pas engagé aussi profondément. Il aimait bien cette petite, c’était vrai, il avait plaisir à être en sa compagnie, mais il était loin d’être amoureux d’elle. Et il doutait fort d’être capable de l’aimer un jour – ou d’aimer qui que ce soit. Néanmoins, alors même qu’il n’y avait rien eu de physique entre eux, elle avait de toute évidence fabriqué son petit roman d’amour, avec toutes les complications que contenait cette idylle en puissance.

Grâce aux tranquillisants d’Aoudad, Lona récupéra rapidement. Tout le monde se remit debout.

— Voulez-vous passer à la salle à manger ? s’enquit Aoudad, tout épanoui malgré sa blessure.

— Je me sens beaucoup mieux, murmura Lona. Ça a été tellement inattendu que j’en ai été toute remuée.

— Quand vous serez dans le salon galactique depuis cinq minutes, vous n’y penserez plus, lui affirma Burris.

À nouveau, il lui tendit le bras et Aoudad les pilota vers la colonne d’ascension réservée au salon galactique. Tous trois prirent place sur le disque antigravité qui prit instantanément son essor.

Le restaurant, logé au faîte de l’hôtel, contemplait les astres dans sa fierté hautaine comme un observatoire privé. Burris, encore mal remis de l’éclat d’Élise, était angoissé quand ils entrèrent dans le vestibule de ce temple de la gastronomie. En dépit de son calme apparent, il se demandait si la surnaturelle splendeur du salon galactique ne le paniquerait pas. Il y était déjà venu jadis. Mais il avait alors un autre corps. En outre, la nana était morte.

Quand ils quittèrent la plate-forme ascensionnelle, une mer de lumière palpitante les engloutit.

— Et voici le salon galactique, annonça solennellement Aoudad. Votre table vous attend. Je vous souhaite une bonne soirée.

Il s’éclipsa.

Burris adressa un sourire crispé à Lona qui, l’air hypnotisé, paraissait à la fois heureuse et terrorisée. Les portes de cristal s’ouvrirent devant eux et ils entrèrent.

Le jardin des supplices

Jamais il n’y avait eu un restaurant comparable de ce côté-ci de Babylone. Une succession de terrasses montaient à l’assaut de la coupole constellée. Ici, la réfraction était bannie et la salle à manger donnait l’impression d’être à ciel ouvert, mais en fait, l’élégante clientèle était en permanence protégée des caprices des éléments. L’écran de lumière noire encadrant la façade de l’hôtel neutralisait l’éblouissement dû aux lumières de la ville de sorte que les étoiles qui brillaient au-dessus du salon galactique avaient le même éclat que si ç’avait été au-dessus d’une forêt sauvage qu’elles scintillaient.

Les lointains mondes de l’univers étaient presque à portée de la main et les produits de ces mondes, moisson venue des étoiles, conféraient sa splendeur à la pièce. Les murs circulaires étaient constitués d’éléments qui n’appartenaient pas à la Terre : cailloux bleutés, tessons, peintures, bruissants arbres magiques faits d’alliages bizarres, arabesques de lumière vive se succédant de terrasses en terrasses. On avait l’impression que les tables jaillissaient du sol et le plancher était recouvert, en guise de tapis, d’une matière organique presque intelligente provenant d’une des planètes d’Aldébaran. À vrai dire, ce revêtement n’était pas tellement différent par sa structure et par ses fonctions du banal humus terrestre, mais la direction de l’établissement n’était guère prolixe sur ce point et l’effet produit était tout ce qu’il y avait de luxueux.

Il y avait des arbrisseaux en pots, des fleurs épanouies au parfum miellé, et même des arbres nains, le tout importé, prétendait-on, de planètes exotiques. Le lustre lui-même, colossale floraison de pendeloques en forme de larmes ciselées à partir d’une sorte d’ambre sécrétée par un énorme animal marin vivant sur les rives d’une planète du Centaure, n’avait pas été fabriqué par des mains humaines.

Un dîner dans le salon galactique coûtait une fortune et il n’y avait jamais une table libre. Il fallait retenir des semaines à l’avance. Les privilégiés qui avaient décidé de venir ce soir-là avaient la chance inattendue de pouvoir contempler en chair et en os l’astronaute et la fille aux cent bébés, mais les convives, qui étaient pour la plupart eux-mêmes des célébrités, ne levèrent que brièvement les yeux au-dessus de leur assiette.

Lona s’accrochait de toutes ses forces au bras de Burris lorsqu’ils franchirent la lourde porte transparente, et ses doigts s’enfonçaient si profondément dans la chair de son cavalier qu’elle se rendait compte qu’elle lui faisait mal. Tous deux étaient maintenant debout sur une étroite corniche surplombant un vide vertigineux. Au-dessus de leurs têtes brasillait le firmament étoilé. La coupole, qui faisait des dizaines et des dizaines de mètres de diamètre, était une coquille creuse et les tables superposées se collaient comme des écailles à la paroi, de sorte que chaque dîneur avait une place en fenêtre.

Lona poussa une exclamation. Elle avait l’impression de basculer, l’impression qu’elle allait dégringoler la tête la première dans le gouffre qui s’ouvrait devant elle. Les genoux tremblants, la gorge sèche, elle ferma les yeux. Les rouvrit. La terreur l’étranglait. Elle allait tomber, s’engloutir dans cet abîme. Sa robe aérosol risquait de se liquéfier et elle se retrouverait toute nue devant l’élégante assistance. Peut-être que, au beau milieu du dîner, la sorcière aux mamelles géantes surgirait et les attaquerait. Elle commettrait une gaffe impardonnable. Ou serait brusquement prise d’un malaise et vomirait sur le tapis. Tout pouvait arriver. Ce restaurant avait été conçu dans un rêve – mais un rêve qui était peut-être un cauchemar.

Une voix moelleuse venue de nulle part susurra :

— Monsieur Burris, mademoiselle Kelvin, soyez les bienvenus au salon galactique. Si vous voulez bien vous donner la peine d’avancer…

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