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À San Pedro ou ailleurs…

Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:

VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
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— Vous êtes dingue, mon vieux, de rester au soleil sans chapeau !

Carbon se tenait devant sa case, entre ses béquilles. Il s’était coiffé d’un large panama à ruban rouge.

— Vous n’avez donc pas de galure ?

— Non !

— Fifille ! Porte-lui ma casquette de toile, aboya le gros homme.

Un comble ! Voilà que j’allais devoir utiliser ses effets !

— Pas la peine ! criai-je.

— Mais si !

Danièle dévala la rampe sableuse, une casquette blanche de tennisman à la main. Elle marchait sur moi en m’adressant des baisers et des œillades frénétiques.

— Tiens ! murmura-t-elle en me tendant la coiffure.

— Ridicule, je n’en veux pas !

— Ça lui fait plaisir. Et puis il a raison, tu vas attraper une insolation. Tu crois que c’est le moment de tomber malade ?

Je m’emparai du couvre-chef et feignis la surprise.

— C’est à lui, ça, tu es sûr ? Il n’y a pas de trous pour ses cornes !

— Tu trouves que c’est généreux de dire ça, Jean ?

— En amour, la générosité n’existe pas. Je te défends de vivre davantage en compagnie de ce type. Ça me choque !

— Elle vous va ? demanda Carbon depuis sa hutte.

Rageusement je coiffai la casquette qui me tomba au ras des sourcils. Danièle éclata de rire. Du coup ma fureur disparut.

— Ton maquignon est un amour, murmurai-je, je sens que nous allons vite devenir une paire d’amis. Y a pas à dire, ça crée un courant de sympathie entre deux hommes d’avoir la même femme…

Elle tourna les talons. Je faillis crier son nom, mais me retins à temps.

Je passai l’après-midi à les regarder exister, tous les deux. Carbon demeura jusqu’au dîner assis devant sa case, dans le fauteuil de rotin. Il contemplait la mer. Sa sérénité finit par m’en imposer. À deux reprises il envoya sa femme lui chercher à boire au bar.

— Vous prenez un drink, monsieur Cinéma ? me demanda-t-il la deuxième fois.

— Pas maintenant, merci.

En fin de journée, Danièle vint se baigner. Elle me dit « Je t’aime » en passant près de moi.

— Ne va pas trop loin, à cause de la barre.

— Je suis bonne nageuse !

— La mer s’en fout, des bons nageurs !

Il est probable que Carbon et moi communiâmes dans le spectacle de Danièle se baignant. Elle nageait avec grâce, d’une manière coulée. On la voyait surgir de la vague fracassante et bondir par-dessus la suivante avec une agilité de dauphin. Elle disparaissait de nouveau pour jaillir là où on ne l’escomptait pas, ruisselante d’eau et de soleil. Puis elle s’abandonnait à la frénésie du flot, se laissait entraîner jusqu’à la plage où l’océan dédaigneux la roulait à coups de boutoir écumants.

Dans ces périodes d’abandon où son corps pantelait, je sentais s’exalter mon continuel désir. J’avais envie de me traîner jusqu’à Danièle, de la saisir et de m’engloutir avec elle dans l’eau qui verdissait à l’approche du crépuscule.

« Je suis venu ici pour la contempler, me disais-je. J’ai parcouru des milliers de kilomètres afin de vivre ces minutes étranges, embusqué à l’ombre du mari. Désormais, ma vie incohérente a un but : arracher Danièle à cet homme vulgaire. »

Je pensais à Mauricette qui m’avait attendu tout l’après-midi du jeudi. Elle n’aimait pas la pension. Martine l’y avait mise après mon départ de la maison en alléguant qu’elle ne se sentait plus le courage d’élever seule cette enfant. En réalité mon ex-femme désirait utiliser totalement sa liberté, peut-être aussi m’infliger un remords supplémentaire ? Elle connaissait mes crises de conscience… Mauricette devait pleurer, le soir, dans son dortoir. Elle savait que nous n’étions pas ses vrais parents et possédait déjà ce don de la résignation des êtres qu’un sort mauvais a marqué dès leur berceau. Nous ne lui avions apporté qu’un faux bien-être car nous étions, Martine et moi, encore plus orphelins qu’elle.

Lorsque Danièle sortit de l’eau, la nuit se précipitait sur l’horizon orangé. Déjà les chiches lumières des lampes à gaz s’allumaient dans la salle commune du camp.

Elle marqua un temps près de mon piquet, comme elle l’avait fait à l’aller.

— Tu t’ennuies, Jean ?

— Non, je te convoite, c’est merveilleux.

L’eau dégoulinait sur ses cuisses. Le sparadrap couvrant son tatouage se décollait et je pouvais apercevoir le haut du « J » ourlé d’une plaie menue.

— Tu es à moi, lui dis-je.

— Je sais.

— Prends pas froid, petite ! lui cria Carbon. V’là la fraîche qui tombe !

— Vieux con, marmonnai-je.

Je savais bien que je n’aurais pas dû parler de la sorte devant sa femme. Que c’était inélégant et de très mauvaise politique, mais je ne pouvais me contenir.

Un peu plus tard, nous nous retrouvâmes au bar, près de la tête d’éléphant servant de table. Une jeune Noire, belle et timide, servait de barmaid à l’occasion.

— Un gentil petit lot, remarqua Carbon en me poussant du coude, vous devriez vous l’acheter pour votre séjour, m’sieur Cinéma.

— L’acheter ? Je croyais l’esclavage aboli depuis longtemps.

— Dieu merci, on a encore la possibilité d’acheter les filles à leur père. Celle-ci, je parie que pour trente mille balles C.F.A. et quelques bouteilles d’huile, elle serait à vous.

Il caressa le genou de Danièle.

— Avant que j’épouse Madame, je m’achetais deux ou trois négresses par an. Notez qu’en amour, ces filles, c’est zéro. On a beau essayer de les éduquer, elles n’ont pas de tempérament.

Il me choquait et m’intimidait à la fois. Je le trouvais odieux ! C’était un butor, mais un butor d’envergure.

Lombard entra, l’air préoccupé. Ce garçon semblait toujours soucieux ; quand il lui arrivait de rire, il riait bref et triste.

— Oh ! Grand ! l’interpella Carbon, j’ai envie d’aller taper mon pied la brousse, demain.

Alain fronça les sourcils. Taper son pied la brousse signifie aller à la chasse, il imaginait mal l’infirme en train d’arpenter la forêt inextricable avec ses béquilles.

Sa surprise lui valut un ricanement de l’infirme.

— Me regarde pas avec ces yeux ronds, garçon. Bien sûr, je ne vais pas aller me baguenauder dans la brousse en traînant mes pauvres guibolles fanées ; mais on pourrait remonter le San Pedro jusqu’à quelque bout de clairière et y établir un affût, non ?

— C’est faisable, monsieur Carbon.

— Tu arranges ça pour demain matin, on partirait avant le jour ?

Je posai les yeux sur Danièle. J’envisageais déjà une journée voluptueuse dans ma hutte.

— Tu viendras avec nous, Fifille ! trancha Carbon…

— Je préférerais me reposer, demain, fit-elle.

— Tu dis ça parce que tu es vannée par le voyage, mais après une nuit de repos tu seras en pleine bourre. Rappelle-toi comme tu aimais chasser. Elle a un coup de fusil fantastique, cette petite, nous dit-il.

— Je verrai, éluda Danièle.

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