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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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Dans la nuit, il eut un sale rêve, fait de plaisir en même temps que de scènes grotesques. Il vit Camille entrer dans sa chambre, habillée en groom. L’air grave, elle avait retiré ses habits et s’était allongée contre lui. Bien que pressentant même en rêve qu’il était sur une foutue pente, il n’avait pas résisté. Et le groom du Caire avait ri en lui montrant ses dix doigts, ce qui voulait dire : « Je me suis marié dix fois avec elle. » Puis Mathilde était arrivée en disant : « Il veut t’écrouer », et elle avait tiré sa fille hors de ses bras. Et lui avait serré. Plutôt crever que de la lâcher à Mathilde. Et il s’était rendu compte que ce rêve dégénérait, que de toute façon le plaisir initial s’était enfui et qu’il valait mieux y mettre un terme en se réveillant. Il était quatre heures du matin.

Adamsberg se leva en disant merde.

Il marcha dans l’appartement. Oui, il était sur une foutue pente. Si au moins Mathilde n’avait rien dit de sa fille, Camille n’aurait pas retrouvé cette réalité tenue sans effort à distance pendant des années.

Non. Ça avait commencé avant, quand il l’avait crue morte. C’est à ce moment que Camille avait émergé des horizons lointains où il la regardait évoluer avec tendresse et distance. Mais il avait alors déjà fait la connaissance de Mathilde, et son visage égyptien avait dû ressusciter Camille avec plus de violence qu’auparavant, voilà comment tout avait commencé. Oui, voilà comment elle avait commencé, cette dangereuse série de sensations qui étaient venues claquer dans sa tête, souvenirs se soulevant comme des ardoises au vent pendant une tempête, libérant ça et là des ouvertures dans un toit jusqu’ici entretenu avec soin. Merde. Une foutue pente. Adamsberg avait toujours placé peu d’espérances et peu d’attentes dans l’amour, non qu’il fût opposé à l’existence des sentiments, ce qui n’aurait rien voulu dire, mais cela ne motivait pas l’essentiel de sa vie. C’était comme ça, une déficience, pensait-il parfois, une chance, pensait-il d’autres fois. Et ce défaut de croyance, il ne le remettait pas en question. Cette nuit pas plus qu’une autre nuit. Mais en marchant à longs pas dans l’appartement, il constatait qu’il aurait voulu tenir une heure Camille contre lui. De ne pouvoir le faire le frustrait, il fermait les yeux pour imaginer, et cela ne lui faisait aucun bien. Où était Camille ? Pourquoi n’était-elle pas ici pour se mettre contre lui jusqu’à demain ? Et comprendre qu’il était pris dans ce désir, irréalisable, ni maintenant ni jamais, l’exaspérait. Ce n’était pas ce désir qui l’embarrassait. Adamsberg ne s’empêtrait jamais dans des débats d’orgueil. C’était l’impression de perdre son temps et ses rêves dans un inutile et récurrent fantasme, en sachant que la vie lui eût été depuis longtemps plus légère s’il avait su s’en débarrasser. Et débarrassé, il ne l’était pas. Ça avait été une belle connerie que de rencontrer Mathilde.

Adamsberg ne se rendormit pas et ouvrit la porte de son bureau à six heures cinq du matin. Ce fut lui qui prit l’appel, dix minutes plus tard, du commissariat du 6e arrondissement. Un cercle avait été repéré au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue longue et déserte du Val-de-Grâce. Au centre, il y avait un dictionnaire miniature d’anglais-espagnol. Malmené par sa nuit, Adamsberg saisit cette occasion de sortir et de marcher. Un agent était déjà sur place, qui veillait sur le cercle bleu comme sur le saint suaire. L’agent se tenait très droit près du petit dictionnaire. Le spectacle était idiot.

Est-ce que je me trompe ? se demanda Adamsberg.

À vingt mètres de là en descendant le boulevard, un café était déjà ouvert. Il était sept heures. Il s’installa en terrasse et demanda au garçon si l’établissement fermait tard, et qui était de service entre onze heures du soir et minuit trente. Il pensait que pour rejoindre la station Luxembourg, l’homme aux cercles avait pu passer devant ce bistrot, s’il restait fidèle au métro. Le patron vint lui répondre lui-même. Il était assez agressif et Adamsberg lui montra sa carte.

— Votre nom ne m’est pas inconnu, dit le patron. Vous êtes célèbre dans votre métier.

Adamsberg laissa passer sans démentir. Ça facilitait le bavardage.

— Si, affirma le patron après avoir écouté Adamsberg. Si, j’ai vu un type pas catholique qui pourrait correspondre à ce que vous cherchez. Vers minuit cinq, il est passé en trottinant très vite pendant que je rangeais les tables en terrasse pour fermer. Vous savez ce que c’est ces chaises en plastique, ça se tortille, ça dégringole, ça s’accroche partout. Bref, l’une d’elles était tombée et il s’est pris les pieds dedans. Je me suis approché pour l’aider à se relever mais il m’a repoussé sans dire un mot et il est reparti aussi vite avec une sacoche coincée sous le coude qu’il n’avait pas lâchée.

— C’est bien ça, dit Adamsberg.

Le soleil arrivait jusqu’à la terrasse, il tournait son café, ça allait mieux. Camille regagnait enfin sa place lointaine.

— Vous en avez pensé quelque chose ? demanda-t-il.

— Rien. Si. J’ai pensé, voilà encore un pauvre gars, je dis pauvre gars parce qu’il était maigrichon, enfin voilà un gars qui a passé une soirée arrosée et qui court parce qu’il va se faire engueuler par sa bonne femme.

— Solidarité masculine, murmura Adamsberg, pris d’une légère répulsion pour l’homme. Et pourquoi une soirée arrosée ? Il ne tenait pas bien sur ses jambes ?

— Si. En y réfléchissant, il était plutôt agile au contraire. Disons qu’il devait sentir l’alcool, encore que je l’ai à peine remarqué sur le coup. Ça me revient parce que vous m’en faites parler. Chez moi, c’est une seconde nature de repérer ça, l’odeur d’alcool. Vous comprenez, mon métier… Vous me montrez n’importe quel gars et je peux vous dire à quel stade exact il en est. Et ce gars-là, le petit nerveux d’hier soir, il avait avalé quelques petits verres. Ça se flairait, oui, ça se flairait.

— Quoi ? Du whisky ? Du vin ?

— Non, hésita le patron, ni l’un ni l’autre. Un truc plus sucrailleux que ça. Je verrais plutôt des petits godets de liqueur qu’on écluse les uns après les autres autour d’une partie de cartes entre vieux garçons, le style dentelle, vous voyez, mais qui atteint son but quand même, mine de rien.

— Calvados ? Alcool de poire ?

— Ah, vous m’en demandez trop, je finirais par inventer à la longue. Je n’avais aucune raison de le respirer ce gars-là, après tout.

— Alors disons, alcool de fruits…

— Ça vous apporte quelque chose, ça ?

— Beaucoup, dit Adamsberg. Soyez assez aimable pour passer au commissariat dans la journée pour qu’on enregistre votre déposition. Je vous laisse l’adresse. Et n’oubliez surtout pas de signaler cette odeur de fruits à mon collègue.

— J’ai dit alcool, je n’ai pas dit fruits.

— Oui, comme vous voudrez. Ça n’a pas d’importance.

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