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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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Devant ma fureur, il finit par se résoudre à sortir la clé de sa poche. Il me laisse partir, sans se priver de m’insulter et de prédire la mort de ma carrière.

Je viens d’échapper à Clouzot, pour mieux tomber dans les griffes de Peter Brook. Qui n’est ni plus agréable ni moins caractériel.

Et, dès que j’en ai l’occasion, je saute dans ma bagnole pour échapper aux rigueurs du duo maléfique que forme le réalisateur avec l’auteur, Marguerite Duras.

J’ai proposé à Jérôme — qui s’emmerde presque autant que moi, reclus avec des dingues à la mine sombre et au sens de l’humour proche du néant — de l’emmener à la plage cet après-midi. Ma voiture a le mérite d’être nerveuse ; alors, pour distraire le petit, je pousse le compte-tours. J’ai l’habitude : je m’entraîne à être pilote amateur de F1 depuis mon premier bolide.

J’ai la vitesse dans le sang ; or l’adrénaline me manque cruellement sur le tournage du film. Jusque-là, j’ai assuré les tournants sans déraper. Mais, à la sortie de Lorignac, je me laisse surprendre par un virage plus court que prévu, que j’attrape trop rapidement, à 90 kilomètres à l’heure ; je glisse et braque d’un coup pour éviter le fossé. Là, mon engin s’emballe, échappe à mon contrôle, fait plusieurs tonneaux avant d’atterrir au milieu d’un champ au nom prémonitoire : « L’Homme-Chute ».

Je me réveille à l’hôpital de Saintes et en panique. « Et l’enfant ? », je crie, à peine les yeux ouverts. Les nouvelles ne sont pas bonnes : on l’a retrouvé inanimé, la tête en sang, allongé à quelques mètres de ma voiture. Il est dans le coma en service de radiologie. Les médecins redoutent un grave traumatisme crânien. Je ne me suis jamais senti aussi mal de toute mon existence. La douleur de mon poignet cassé est masquée par l’autre, bien plus aiguë et intenable : culpabilité, inquiétude et tristesse. Je ne cesse de revoir l’accident et de me refaire le film pour en modifier l’issue.

Pourtant, je n’allais pas très vite. La voiture n’aurait pas dû quitter la route comme cela. Ça n’aurait pas dû arriver. Pour une fois que je respectais un minimum de prudence, responsable gamin.

Mon empathie pour Jeanne Moreau n’était pas contrainte. J’étais père, moi aussi.

À cette époque, mes deux filles, Patricia et Florence, étaient nées. J’étaient un papa heureux, attendri, souvent laxiste, et aimant. J’avais grandi d’un coup, j’étais devenu un adulte qui a des devoirs. En me mariant, déjà, je m’étais un peu calmé sur les bêtises, les sorties, le whisky. Être père, en revanche, m’incitait plutôt à faire le zouave pour égayer les mouflets.

Là, je n’ai plus du tout envie de rire. Je pense à mes filles, à Jérôme, à Jeanne, et l’angoisse m’envahit.

Les médecins adoucissent les affres dans lesquelles je me noie en m’injectant des barbituriques. Mais le calvaire dure une semaine pendant laquelle je serais prêt à mourir pour sauver le petit. Il est dans le coma et personne ne peut garantir qu’il va s’en sortir. Je n’ose plus regarder ses parents dans les yeux, je me morfonds, je suis bouffé de l’intérieur.

Jeanne, livide et agitée, demeure au chevet de son enfant jour et nuit sans jamais me faire un seul reproche, ou mentionner mon imprudence.

Heureusement, la vie de l’enfant et la mienne ne se sont pas brisées là. Grâce à Jérôme, qui s’en est sorti, et au témoignage du conducteur de la 2CV qui me suivait au moment de l’accident, confirmant que je ne roulais pas vite. Je serai juste convoqué au tribunal de Saintes pour répondre à l’accusation d’homicide involontaire.

L’affaire se solde gentiment pour moi. Jeanne Moreau n’avait pas porté plainte et Jérôme retourne à l’école après trois mois de convalescence à mon plus grand bonheur. Je n’ai jamais été aussi heureux de voir un enfant retourner à l’école.

Le tournage a été écourté par le drame sans compromettre le film, que Peter Brook a emmené au Festival de Cannes. Moderato cantabile y a reçu des sifflets, des lazzis, mais mon amie Jeanne Moreau en est repartie avec le prix d’interprétation féminine.

D’aucuns se désolaient que Brook ait été invité à monter les marches alors que Godard le méritait avec À bout de souffle. Mais, comme l’avait déclaré Jean Cocteau à la projection : « C’est exactement comme si vous faisiez baptiser votre enfant par les cannibales. À la fin de la cérémonie, vous ne le retrouverez plus. » Le chef-d’œuvre de Jean-Luc échappe aux dents du jury et l’aidera, de fait, à se projeter dans son deuxième long métrage, une comédie, pour lequel il me veut encore.

Cette fois, pour interpréter le rôle féminin de son Une femme est une femme, il a déniché un ancien mannequin de chez Cardin, Anna Karina, dont il est, comme à son habitude, passionnément amoureux. Et j’ai, en plus de cette ravissante et talentueuse actrice, un partenaire de jeu masculin en la personne de Jean-Claude Brialy, vieux copain avec lequel je suis certain de m’amuser.

Godard, lui, n’a pas changé : il est toujours ce grand échalas bizarre, mutique et féru d’actualité sportive, en particulier le tennis et la boxe. Sur le plateau, il lâche toujours autant la bride au hasard. En revanche, je ne m’habitue pas à son culte du silence, qui me paraît parfois confiner au mépris.

Un jour où, à Brialy et à moi, il n’accorde pas la moindre attention, je lui signale que nous ne sommes pas des meubles, que nous ne faisons pas partie du décor, et que nous sommes dignes d’être des interlocuteurs.

Dans le sillage d’À bout de souffle, il a concocté une œuvre détonante, subversive, choquante, révolutionnaire. Mais, cette fois, il est allé trop loin dans les concepts, dans les innovations post-modernes ; et ses apartés, ses références dans le film à la vraie vie, aux acteurs derrière les personnages, n’ont pas convaincu les spectateurs habitués à une folie plus directe, moins pensée.

Avec ce deuxième film, il s’est coupé du grand public. Au contraire des critiques qui, eux, jouissaient pleinement de la multitude d’observations et de raisonnements auxquels Une femme est une femme se prêtait.

Et un prix lui a été décerné à Berlin pour des motifs qui ne pouvaient que satisfaire Godard : « L’originalité, la jeunesse, l’audace et l’impertinence du film, qui secoue les normes de la classique comédie filmée. »

12.

Un curé, d’accord, mais sans église

Finalement, l’habit n’est pas désagréable à porter. Dessous, on peut dissimuler beaucoup de choses, dont sa nudité qui ne risque plus le frottement d’une toile rêche de pantalon.

La soutane me va si bien qu’il n’est plus question de la quitter. Pour ainsi dire, je vis avec. À peine éveillé, je saute dedans avec le plaisir du gamin dans son déguisement de super-héros. Et si je dors sans, ce n’est que pour éviter de trop la froisser.

Après un petit déjeuner copieux, je grimpe dans mon AC Bristol grise décapotable, le sourire aux lèvres, le col soigneusement boutonné sur la pomme d’Adam, et je prends le chemin des studios. L’occasion de me pavaner de longues minutes dans ma robe noire autour de la place d’Italie et de m’arrêter aux feux rouges, afin de profiter de la sidération des passants. Avec un plaisir inouï, je les vois cligner des yeux comme pour chasser une hallucination, mais ces pauvres pécheurs retombent sans cesse sur l’étrange image d’un curé au volant d’une voiture sportive décapotée. Surtout que je ne me contente pas de conduire en soutane : je la garde aussi pour le sport. À mon cheptel d’âmes à garder, j’ajoute une cage de foot. Grâce à l’ampleur de mon vêtement d’église, je pare mieux le ballon de l’ennemi, que je déconcentre par la même occasion. Mes plaquages gagnent en spectaculaire.

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