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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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Cette promesse, je le confesse, me fait chaud au cœur, mais je la reçois comme un vœu pieu, un serment de cinéma, une illusion du moment. Les moyens manquent souvent aux artistes, et la constance encore davantage.

Quelques semaines plus tard, pourtant, il récidive — cette fois par écrit. Alors que je suis en train de suer en Algérie, j’ai droit à une lettre de Godard dans laquelle il me demande l’autorisation de me doubler lui-même dans Charlotte et son jules. Il achève sa lettre par un engagement à me confier le rôle principal de son premier long métrage.

De là où je me trouve, au fond du trou, son message me ravit, mais me semble encore plus lunaire que la première fois. Je lui donne évidemment mon accord pour me remplacer, moi qui suis coincé au bled, afin que son court métrage puisse sortir.

Non seulement Charlotte et son jules est achevé, mais il recueille un avis favorable chez les critiques. En revanche, m’entendre débiter en version suisse mon monologue, entrecoupé d’exclamations dites avec nonchalance, me fait un drôle d’effet. Et aux autres aussi. Jacques Becker, qui souhaite m’embaucher pour jouer dans son film Le Trou, renonce à moi à cause de cette voix qui n’est pas ma voix. On remarque donc ma prestation dans le court métrage de Godard, mais un malentendu se crée autour du contraste entre mon physique et mon timbre.

Peu de temps après la sortie du film et mon retour d’Algérie, Claude Chabrol — lequel appartient au même courant libertaire que mon nouvel ami suisse et doit être au courant que j’ai été doublé dans Charlotte et son jules — valide la proposition des frères Hakim, les producteurs de son film À double tour.

Sur eux, je suis aussi tombé grâce au hasard qui me fait traîner avenue des Champs-Élysées. Un jour, j’y rencontre Jean-Claude Brialy, que j’ai souvent côtoyé du côté de la rue Saint-Benoît. Il semble très mal en point : il souffre d’un affreux mal de dos qui nécessite une opération et le contraint à abandonner, trois jours avant le tournage, son rôle dans le long métrage de Chabrol. « Appelle les producteurs, les frères Hakim, me dit-il ; ils cherchent quelqu’un pour me remplacer de toute urgence ! »

Je le remercie du tuyau et m’exécute. Quand j’arrive dans le bureau des nababs, ils commencent par me trouver laid, et l’expriment. En conséquence, je m’apprête à leur montrer mon dos, mais ils me rattrapent avec des paroles mielleuses. Quelques instants plus tard, ils profitent de ma crédulité de débutant du septième art pour économiser sur mon cachet. Ils me racontent que le réalisateur a émis de sérieuses réserves à mon sujet, qu’il ne veut pas de moi dans ce rôle, que la seule manière qu’ils ont de m’imposer, en tant que producteurs, c’est l’argument du coût. Si je suis bon marché, alors…

Ce n’est que plus tard, en discutant avec Claude Chabrol, que j’ai compris l’arnaque. Le principal était gagné : j’avais le contrat pour interpréter un personnage avec lequel je me sentais des affinités, un individu perturbateur qui dénonce les tartuferies de la société, un pur rebelle.

Chez Chabrol aussi, la liberté de ton me permet d’expérimenter ma folie, de pousser mes intuitions à l’excès, d’aller plus loin que demandé. Et parfois au-delà des bienséances. Une fois, comme ça, je retire mon slip devant Madeleine Robinson, qui ne s’y attend pas et pique un tel fard qu’il en est visible à l’image.

Mon copain le plus dingue, Mario David, a lui aussi un rôle dans ce À double tour, ce qui finit de me déchaîner. Et Philippe de Broca en est l’assistant réalisateur…

La fin de ce tournage nous laisse aussi tristes qu’un adieu sur un quai de gare un jour de mobilisation. Et me convainc définitivement que la Nouvelle Vague, j’aime ça. Ses génies, Chabrol, Truffaut et Godard, s’entraident pour mener à bien leur révolution. Ils écrivent ensemble, s’inspirent les uns des autres, font bénéficier aux autres du succès des uns.

Jean-Luc Godard n’a pas menti. Le bruit court que son projet de long métrage dont Truffaut a écrit le scénario et que cautionne Chabrol, auréolé du triomphe du Beau Serge et des Cousins, est en voie de se concrétiser. Un petit producteur a accepté de financer l’affaire et le réalisateur cherche son actrice. Il a déjà essuyé un refus d’Annette Stroyberg — ou plutôt de Roger Vadim, qui craint de mettre sa petite amie dans les pattes du cœur d’artichaut du Vaudois. Quant à son acteur, je n’ai rien entendu à son sujet, mais suppose qu’il se jettera sur n’importe quelle célébrité consentante. J’ai déjà assez d’expérience pour ne pas me fier à ses déclarations.

Sauf que, cette fois, l’offre paraît sérieuse, maintenue depuis qu’il en a eu l’idée. Godard me téléphone pour m’annoncer que je serai, si je suis d’accord, son acteur dans À bout de souffle. Je n’en apprendrai pas tellement davantage avant le début du tournage. Sans me donner le scénario de Truffaut, il me résumera l’histoire de son film en ces termes : « C’est l’histoire d’un type. Il est à Marseille. Il vole une voiture pour retrouver sa fiancée. Il va tuer un flic. À la fin, il meurt ou il tue la fille, on verra. » Avant de me fixer rendez-vous au Fouquet’s pour conclure notre accord.

Que je signe contre l’avis de mon agent. Celle-ci affirme que je fais la plus grosse erreur de ma vie, parce qu’elle aurait préféré me voir figurer dans un film de Duvivier dans lequel elle tentait de me placer, et parce qu’elle estime le montant de mon cachet ridiculement bas — 400 000 francs anciens.

En effet, Georges de Beauregard est un producteur pauvre qui trouve des stratagèmes afin d’économiser l’argent qu’il n’a pas. Il valide le choix de Godard, peu onéreux, mais s’inquiète aussi de louer une actrice bon marché.

Le réalisateur qui, pour être branque, n’en est pas moins malin, lui suggère alors Jean Seberg, qui a acquis une notoriété avec la Jeanne d’Arc et le Bonjour tristesse d’Otto Preminger. Il arguë que, habitant Paris, elle ne vaut plus rien aux États-Unis et qu’elle sera facile à reprendre à Columbia, avec qui elle est sous contrat, à peu de frais.

À l’écoute de la ruse du cinéaste, Beauregard retire ses lunettes, ce qui équivaut à une opinion très favorable. Il demande même à l’intellectuel futé, pour ne pas paraître trop prosaïque, trop marchand de soupe, si ce n’est pas une concession trop douloureuse pour lui que de prendre Jean Seberg dans À bout de souffle. Ce qui revient à poser la question à un ours de savoir s’il apprécie le miel : le réalisateur, à cette époque, brûle secrètement d’amour pour l’Américaine et rêve de la faire tourner pour se rapprocher d’elle.

Georges de Beauregard se fend d’un télégramme de vingt pages à destination de la Columbia pour obtenir qu’elle lui cède Jean. Et elle accepte, trop content de se débarrasser d’une actrice qui leur coûte un bras et ne rapporte plus un clou.

Godard est plus que satisfait. Il m’avouera avant le début du tournage : « Ce que j’aime en elle, c’est le mystère qu’elle dégage. On peut tout lui faire jouer avec vraisemblance. Elle peut aussi bien être une garce, un ange, une putain. Une pucelle attardée ou une nymphomane. »

En fait, elle correspond trait pour trait à l’image qu’à l’époque Godard se fait des femmes — assez mauvaise. Il reproche au sexe faible d’être impénétrable, égoïste et assez lâche pour tout sacrifier à sa sécurité. Il souffre, je crois, de ne pas faire aux femmes l’effet qu’il fait aux producteurs et aux journaux. À sa décharge, on dirait qu’elles préfèrent quand même un beau garçon musclé et bronzé à un cérébral gris et torturé. À leur décharge, on dirait que Godard ne fait pas toujours assez d’efforts pour se rendre aimable et amadouer leur timidité. Sa propension au mutisme n’aidant pas.

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