Mille vies valent mieux qu'une
- Автор: Belmondo Jean-Paul
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213700977
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
J’étais soulagé de n’avoir pas de séquelles cette fois et, trois jours après les événements, je n’y pensais plus, inondé par la joie de la naissance de mon fils Paul, le 23 avril 1963.
13.
Complices
Je n’ai pas peur. J’ai confiance. Mon pote, mon maître ès cascades, Gil Delamare, est là, de l’autre côté. Il a vu que j’étais coincé. Il ne me laissera pas mourir. J’en suis sûr. Je n’ai pas peur, mais j’ai mal. Et puis, je préférerais quand même ne pas rester trop longtemps comme ça, en l’air. Je n’ai pas le cœur à profiter de la vue incroyable que m’offre l’altitude sur cette ville qui sort de terre, Brasilia.
Il y a quand même un vide de quarante étages sous moi. Ce matin, ce foutu câble a pourtant été vérifié avec mon poids en sacs de sable. Gil est un très bon professionnel : il calcule et s’assure plusieurs fois de la sécurité de l’acrobatie à réaliser.
Malgré tout, le câble s’est cabré quelques minutes plus tôt, alors que je progressais, une main après l’autre, du toit d’un immeuble à celui d’en face.
Et, maintenant, je suis bloqué au milieu. J’ai beau être entraîné, sportif et musclé, mes bras fatiguent. Le droit est en train de virer au blanc. L’engourdissement, ou le début de la fin. Il faut agir avant qu’il ne gagne aussi le gauche. Gil me hurle d’attraper le câble avec les jambes pour soulager le reste. Ce que j’arrive à faire, moyennant un effort accentué des muscles abdominaux. Dès que mes chevilles sont enroulées, je relâche le bras droit. Pas trop longtemps. Ne pas s’éterniser.
En me tirant avec les jambes, j’avance lentement sur le filin. Je m’encourage en jaugeant le peu de distance qu’il me reste à effectuer. Un mètre, puis l’autre. Et hop, je parviens à la corniche, où l’on me réceptionne avec bonheur : ils avaient tous arrêté de respirer.
Quel soulagement ! Gil, qui devait initialement réaliser les cascades, et Philippe se seraient bêtement sentis coupables de ma chute. Alors que c’est moi qui ai choisi de prendre des risques. En réalité, c’est Broca qui y a pensé tandis que je lui racontais comment, enfant, j’étais un acrobate patenté qui se pendait à la balustrade du cinquième étage, et Gil qui me l’a suggéré d’un : « Pourquoi tu ne le ferais pas toi-même ? »
Quand Alexandre Mnouchkine, le producteur, a su que je voulais être la doublure de Gil Delamare, il m’a engueulé. Mais j’ai réussi à le persuader de me laisser essayer. Et, devant un essai réussi en passant d’une fenêtre à une autre, sur la cime d’un immeuble, il a permis que je fasse toutes les cascades moi-même. Même les plus désagréables, telle la suspension dans un parachute au-dessus d’une rivière infestée de piranhas mobilisés pour me bouffer les orteils.
Ce genre d’épisodes dangereux nous donnait aussi des raisons de déconner. Parce que nous avions, Philippe de Broca et moi, la joie en bandoulière.
Pour des raisons communes, nous avions choisi de rester des enfants qui jouent, qui transgressent, qui se comportent de façon inconséquente.
Derrière nous, il y avait eu la guerre de 1939, et surtout l’Algérie. Lui, il était au service documentation de l’armée, qui lui commandait des films pédagogiques sur le chargement des armes. Dont il s’amusait à inverser les séquences de sorte que ça ne puisse pas fonctionner. Après avoir assisté à toutes les horreurs commises là-bas par des adultes, il n’a plus jamais voulu en être un.
Ce qui m’arrangeait considérablement. D’autant que le bonhomme qui produisait ses films avait, lui aussi, un formidable sens de la rigolade et une grande mansuétude à l’égard des idiots que nous étions, Philippe et moi. Alexandre Mnouchkine n’a cessé d’être le meilleur des alliés, le plus compréhensif de tous les producteurs que j’aie pu côtoyer.
En arrivant au Brésil, à Rio, en équipe réduite — compte tenu des coûts importants d’un tel déplacement — et chanceuse, treize, il nous a prévenus que les fonds destinés à régler l’hôtel n’avaient encore pas été transférés depuis la France.
Aussi nous a-t-il vivement recommandé d’être raisonnables, de ne rien abîmer, de rester sages et polis dans notre lieu d’hébergement. Nous avons dit d’accord ; personne n’y croyait, mais peu importait.
Au bout de deux jours de tournage, nos fausses bonnes résolutions s’étaient dissipées dans l’excitation de l’exotisme brésilien. Et dans notre nature profonde. Mnouchkine savait de quoi nous étions capables. Il connaissait notre passion des jeux stupides qui finissent mal, c’est-à-dire en dehors des convenances. À part le cinéma, nous ne respections rien.
L’un de mes préférés, auquel j’étais sérieusement entraîné, était le déménagement aérien. Le principe en était basique et facile ; les effets, jubilatoires. Celui des deux qui gagnait était celui qui balançait le plus vite tous les meubles de la chambre de l’autre par la fenêtre. Hormis les meubles trop lourds, tout finissait par sortir de manière expéditive, en volant. Le temps que le personnel de l’hôtel réagisse, les chambres avaient été vidées.
L’énervement dans lequel notre amusement a plongé le directeur de l’établissement carioca nous faisait poiler, jusqu’à ce que nous entendions le bruit des voitures de police. Là, nous avons aperçu une équipe de moustachus virils et armés qui ne comptaient pas s’être dérangés pour rien. Je suis retourné très vite dans ma chambre et me suis caché sous le lit que Broca n’avait pu déplacer. Les policiers se sont lassés de me chercher, largement apaisés par les sourires de ma femme qui se tenait fixement devant le lit et dont je voyais les petits pieds bouger devant les bottes, et ils sont partis.
Heureusement, nous avons fini par quitter Rio, ce qui nous a empêchés d’avoir de graves problèmes. Nous sommes allés déranger le nord du Brésil.
Je dois dire que, à Manaus, je me suis senti particulièrement inspiré. Nous avons réalisé avec Philippe l’une des blagues dont je suis le plus fier : fourrer de la farine dans les climatisations des chambres de l’hôtel, de sorte qu’il suffisait que les clients les mettent en route — la première chose qu’ils faisaient en entrant, vu les chaleurs excessives de ce genre de pays — pour qu’ils se retrouvent entièrement blanchis.
Mais ça ne me suffisait jamais, une dinguerie en entraînant une autre. En arpentant le marché amazonien de la ville, je me suis pris d’affection pour de ravissants petits crocodiles dont je redoutais qu’ils ne terminent aux pieds ou à la taille de quelque vilain capitaliste à cigare. J’ai décidé de dévier la destinée de l’un d’eux. Je lui ai choisi un nid parfait, au frais, un petit bassin cosy où s’ébrouer : la baignoire de la chambre de Simone Renant, compagne de Mnouchkine le producteur. Quand la dame a découvert le crocodile gentiment installé dans ses appartements, elle a poussé un cri à réveiller les morts. Après coup, elle en a ri, mais, à la vue de l’animal à grande bouche, elle a frôlé la syncope.
Notre séjour en Amérique du Sud pour mettre en boîte L’Homme de Rio, qui a été consacré « film préféré de ma mère », m’a laissé des souvenirs formidables, solaires. Comme nous n’étions qu’une poignée, la vie était fluide.
Nous fonctionnions comme une petite communauté en colonie de vacances : chacun faisait de tout, il n’y avait pas de hiérarchie ni de larbins attitrés. Je portais les bagages, dont ceux de ma partenaire dans le film, la charmante Françoise Dorléac.