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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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Je n’aurais pu imaginer qu’une tenue de curé deviendrait ainsi une seconde peau. Jean-Pierre Melville m’a littéralement harcelé pour que j’interprète son personnage de prêtre-bourreau des cœurs, Léon Morin, face à Emmanuele Riva, qu’il a repérée dans le Hiroshima mon amour de Resnais. J’avais refusé sa proposition à Paris et je croyais l’affaire réglée. Mais, sur le tournage de La Ciociara, je tombe dans un traquenard monté par Carlo Ponti, qui prévoit de produire le film de Melville.

Il est en face de moi, écrasé par les chaleurs italiennes, suant sang et eau sous son Stetson. À l’instar de Godard, ou l’inverse, il se passionne pour les lunettes ; il porte éternellement des Ray-Ban, le modèle de l’US Air Force.

Avec une multitude d’arguments intelligents, il essaie de me persuader. En fait, il regrette que je m’abîme dans des rôles qu’il estime trop légers et rêve de me voir dans son personnage complexe de curé charismatique et brillamment pervers. Manifestement, il a la foi : il est sûr de son fait. Pas moi : je suis toujours athée, sacrilège et impie. Je n’ai rien contre Dieu, ni contre ses serviteurs, mais ils me paraissent aussi loin que la lune avant qu’on lui ait marché dessus.

À l’idée de camper un curé, d’enfiler une robe en laine alors qu’à Naples, où nous nous trouvons, il fait 40 degrés, je transpire à grosses gouttes. Impossible. Je suis désolé, mais il a fait le voyage en Italie pour rien. Il repart ; et moi, j’oublie.

Rentré en France, je tourne à nouveau avec Godard dans Une femme est une femme. Les jeunes types de la Nouvelle Vague respectent Melville, qu’ils considèrent comme un genre de précurseur avec son Silence de la mer sorti en 1947. Ils n’en disent que du bien et regrettent que leur maître reste un incompris, dont les deux derniers films, Bob le Flambeur et Deux hommes à Manhattan, n’ont pas marché.

Les producteurs lui reprochent de n’être pas assez commercial, de fabriquer du foie gras quand il faudrait que ce soit des rillettes. Outre son génie trop confidentiel, l’on peut mettre à son actif l’opiniâtreté.

Finalement, c’est Melville qui se pointe sur le plateau du film de Godard. Avec un demi-sourire et une soutane dans un sac. Je dois avouer que sa façon de faire me plaît ; sa conviction me touche. Toute l’équipe d’Une femme est une femme assiste, amusée, au manège de Melville avec le costume qu’il a apporté. C’est son va-tout, sa dernière carte. Il me demande de l’enfiler, d’essayer : je verrai bien comment je me sens dedans. Ça ressemble à un défi. Je suis joueur, alors je revêts son habit de corbeau, trop content de sauter sur une occasion de faire marrer la galerie. Mais, une fois dedans, je change d’avis. D’abord, parce que toutes les femmes qui sont présentes me complimentent, me trouvant magnifique dans ce vêtement. Ensuite, parce que, comme par miracle, la solennité me saisit, et je me mets presque à parler couramment en latin avec une mine austère. En une minute, je suis devenu curé.

J’accepte l’appel de Melville pour jouer dans son Léon Morin, prêtre, une adaptation sophistiquée du Goncourt de 1952, écrit par Béatrix Beck.

En lisant le scénario, mon admiration pour le réalisateur s’est accrue. Ce garçon n’a peur de rien, ni des longs dialogues philosophiques et fastidieux sur l’existence de Dieu, ni des conversations innombrables sur le péché et les vertus, ni des mystères de la psychologie de ses personnages, ni de la frustration volontaire créée par une histoire d’amour condamnée à demeurer platonique, ni des zones sombres de la période de l’Occupation. Sa témérité mérite le respect ; il cherche la difficulté, et j’aime ça.

Melville se doute que je ne pourrai rester dans une ferveur absolue pendant le tournage. Il n’a embauché ni un bonnet de nuit, ni une grenouille de bénitier. Soutane ou pas, je ne peux m’empêcher de faire l’idiot. De continuer à me croire à l’école avec des profs à braver et des copains à distraire.

Dans la leçon que j’ai à retenir, mon texte, il y a un fort long passage en latin adressé d’une voix sage à l’âme vulnérable de Barny, la jeune fille qui s’éprend de moi dans le film. La langue morte a tendance à assoupir ma mémoire, qui n’en veut pas. Mais il faut bien tourner cette scène et réciter mon monologue.

Je décide d’user d’un vieux stratagème de potache : l’antisèche. J’en colle partout dans la partie basse du confessionnal d’où je donne l’absolution à Emmanuele Riva. Hélas, je me fais choper par papa Melville, qui me tance vertement.

Il réclame un peu de sérieux, nous ne sommes quand même pas au cirque, et je suis prié de me calmer, de me concentrer un minimum. Invariablement, il me dit : « Concentre-toi. » Invariablement, je réponds : « Si je me concentre, je m’endors. »

Il croit que je me fous de sa gueule, et il n’a pas complètement tort. Et quand vient le moment d’enregistrer la scène de déclaration d’amour de Barny à Léon, Melville se ronge les sangs. Il me trouve agité, il me veut serein. Alors, il ne trouve rien de mieux que de m’envoyer au coin, dans le camping-car qui sert de loge, pour me concentrer. Son injonction me semble parfaitement ridicule et infantilisante, mais j’obéis sans broncher et vais au coin.

Sauf que, à l’heure où je dois me rendre sur le plateau, je ne bouge pas. J’attends patiemment que des assistants viennent me chercher, me trouvent endormi et ronflant, et le rapportent à Melville.

Pour me mettre dans la peau de Léon Morin, en réalité, je n’ai pas vraiment besoin de me concentrer. Au début du tournage, pour m’aider à travailler ma crédibilité de curé, j’ai reçu l’aide d’un professionnel, l’abbé Lepoutre. Je lui ai montré comment j’imaginais marcher avec ma soutane. Il a haussé les épaules avant de déclarer : « Je n’ai rien à vous apprendre. Chaque prêtre marche comme il a envie de marcher. Il n’y a pas un prêtre qui agisse comme un autre prêtre ! » Il reconnaissait son inutilité — et encore, il ne pouvait pas savoir que j’avais déjà un modèle en tête, qui inspirait ma manière d’être profondément Léon Morin : l’abbé Graziani. Robuste, franc et humain, il avait marqué mon enfance. Je l’avais assez côtoyé, en l’aidant à enterrer les soldats américains, pour être capable de lui emprunter des traits de caractère, des attitudes, une aura. Il me suffisait de me souvenir de lui.

Je l’ai d’ailleurs remercié en silence quand, le film sorti sur les écrans, personne n’a eu à redire à ma prestation de curé. Les critiques y avaient cru ; je n’étais pas ridicule dans un rôle subtil et grave. Et, aujourd’hui encore, je suppose que Léon est l’une de mes meilleures performances de jeune acteur.

Melville a fini par s’adapter à ce que j’étais, et réciproquement. Nous avons trouvé un terrain, d’estime mutuelle, où travailler efficacement ensemble en dépit de nos différences et de nos forts caractères. Au point de vouloir réitérer l’expérience rapidement, un an plus tard, en 1962.

Nous tournons Le Doulos, film bien noir tiré d’un bouquin de Pierre Lesou, dans lequel j’occupe apparemment le mauvais rôle, celui de balance, face à Serge Reggiani. En réalité, au fur et à mesure de l’histoire, on comprend que je suis droit, que je ne suis pas ce doulos qui, en argot, veut dire « chapeau », mais aussi « donneur ». L’ambiguïté du personnage est intéressante à jouer. Mais, sur le plateau, des tensions avec Melville apparaissent.

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