Mille vies valent mieux qu'une
- Автор: Belmondo Jean-Paul
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213700977
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
Le plateau était engoncé dans un intellectualisme ridicule. Et le français approximatif du réalisateur ne favorisait pas nos échanges. Il lui arrivait de me demander si je comprenais mes répliques, comme s’il m’avait demandé de les lui traduire en anglais parce qu’elles lui échappaient à lui. Il avançait à tâtons en simulant la maîtrise, ce qui me dérangeait, compte tenu de mon goût limité pour les hypocrites et les prétentieux. En raison de ses hésitations, il ne craignait pas de nous persécuter en multipliant les prises jusqu’à épuisement.
Une nuit où nous sommes encore en train d’errer dans le sens, je craque. Comme je ne perçois aucunement l’intention de Peter Brook, ni lui d’ailleurs, et nous vois veiller jusqu’au petit déjeuner, j’annonce que je vais me coucher. D’un ton pincé, il me lance : « Comment ça, vous allez vous coucher ? Vous qui êtes boxeur ? » Ce à quoi je réponds avec un calme qui ressemble à de la somnolence : « Oui, quand les combats étaient trop durs, j’abandonnais. »
Avec cette association de neurasthéniques, je déprime et en viens presque à regretter la gaieté du cinéma italien, que j’ai pourtant quittée de bon cœur, tenaillé par un genre de mal du pays. Le succès d’À bout de souffle avait traversé les frontières et atteint Rome, d’où l’on avait commencé à me réclamer. Par fidélité à mes aspirations de jeune homme et nostalgie de notre voyage en Frégate avec Marielle, j’ai fini par enchaîner les tournages avec des réalisateurs italiens. La presse de la Botte m’avait surnommé « il Bruto », ce que j’ai spontanément mal traduit en « la Brute », appellation qui me semblait inadéquate, mais drôle. Quand j’ai su qu’il fallait comprendre « le Laid », j’ai cessé de rire.
Les journalistes italiens se délectaient des couples que je formais, moi, le vilain, avec leurs plus grandes stars féminines, des beautés redoutables et pétillantes, tigresses indomptables telles que Gina Lollobrigida, Claudia Cardinale, Sophia Loren.
En comparaison avec l’Hexagone, le milieu du cinéma italien brille de mille feux et paillettes. Les actrices s’y comportent en divas, se promènent en Rolls, boivent du champagne comme s’il coulait au robinet, et mettent des capes rouges pour exciter la frénésie des paparazzis.
Au début, je ne suis pas très à l’aise dans cette ambiance clinquante. Mais je trouve à m’accorder avec mes partenaires féminines, en plaisantant avec elles. De Sophia Loren, qui bénéficie du pouvoir qu’a son époux, le producteur du film, Carlo Ponti, je me moque un peu avec des jeux de mots gentils tels que : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine. »
Le tournage de La Ciociara me permet de frayer avec le grand Vittorio De Sica. Et c’est l’aplomb du commendatore qui m’impressionne le plus. Polygame assumé qui nous présente sa famille officielle le premier week-end et l’officieuse le deuxième, il est aussi capable de s’endormir pendant les prises d’une scène cruciale de déclaration d’amour, de se réveiller au bout de trente minutes pendant lesquelles personne n’a osé bouger une oreille, et de dire : « Coupez ! Perfetto ! »
Je m’amuse davantage en interprétant un jeune paysan aux côtés de Claudia Cardinale dans La Viaccia, dirigée par le charmant Mauro Bolognini. Il me plaît par son sens de l’esthétisme, de la poésie, et par la douceur qui émane de lui.
D’abord, je rechignais à accepter le rôle, car je voulais faire une pause, arrêter de travailler après avoir tourné quatre films dans l’année. Je m’étais marié sans avoir jamais eu le temps de partir en voyage de noces avec Élodie. C’était le moment.
En rentrant à Paris, je passe à la production pour régler des affaires et confirmer mon refus. Un type est assis sur une chaise, qui m’attend. Il essaie de me convaincre d’accepter La Viaccia. À chaque argument, je réponds fermement : « Non, je ne peux pas. » Mais, à un moment, mon interlocuteur, très sûr de lui, pose sur la table une mallette remplie de billets. Je regarde tout ce pognon, je réfléchis quelques secondes, je me dis que nos vacances peuvent être reportées et qu’elles n’en seraient que plus méritées et… confortables. J’accepte cette proposition sonnante et trébuchante.
Sur le tournage, avec Claudia Cardinale, dont le tempérament n’est pas si éloigné du mien, je suis comme un poisson dans l’eau. Elle gratifie mes blagues d’un beau rire grave, cassé et communicatif ; nous retombons en enfance avec un plaisir inégalable. Le film vient prendre une place particulière dans mon cœur. Finalement, j’ai regretté d’avoir failli le rater.
Alors qu’il aurait mieux valu que ma circonspection s’attache au long métrage de Renato Castellani, La Mer à boire, qui échoua à se trouver un public. Le tournage avec Gina Lollobrigida fut l’occasion de comprendre que les acteurs disaient souvent n’importe quoi sur le plateau, leurs voix n’étant pas enregistrées en son direct. Pendant les prises, je parlais français, Gina italien, et, peu à peu, nos répliques sont devenues absurdes. J’avais découvert un nouvel amusement. Et j’en abusais déjà.
Au bout d’un moment, j’ai quitté l’Italie afin de revenir là où j’avais aussi des projets qui m’attendaient : la France. Avec Henri-Georges Clouzot, par exemple, qui préparait son film La Vérité avec la superstar de l’époque, Brigitte Bardot, dans le rôle principal. Elle espérait faire engager son petit ami, Jean-Louis Trintignant, pour s’assurer un certain confort dans des scènes d’amour assez « poussées ».
Mais le réalisateur, un brin manipulateur, savoure de faire durer le casting et d’imposer à B.B. une myriade d’essais avec tout ce que Paris pouvait compter de jeunes types acteurs. Dont moi.
Évidemment, pour emmerder Bardot, Clouzot a choisi de nous faire passer une scène torride. C’est en ne me forçant pas beaucoup que j’ai enlacé, caressé et embrassé cette femme magnifique. J’étais en train de faire mentir Pierre Dux, qui m’avait condamné à cause de mon physique. En Italie, j’avais tenu dans mes bras des beautés mondialement reconnues, et ça continuait chez nous. Brigitte Bardot.
Plus tard, j’ai pu me targuer d’avoir tourné avec toutes les plus belles actrices contemporaines. Comme Romy Schneider, avec laquelle j’ai joué dans Mademoiselle Ange juste après le Charlotte et son jules de Godard. Elle était splendide et jouait formidablement bien, mais se comportait alors un peu, sur le tournage à Monaco, comme une star, capricieuse et méprisante. Henri Vidal, l’autre vedette du film, se plaignait qu’elle le traitait « comme une femme de chambre ».
Clouzot, satisfait de mes essais avec Bardot, me prend à part pour me présenter le rôle. Celui d’un chef d’orchestre. Je ne m’en sens pas capable, vu mon ignorance crasse en matière de musique, que je n’ai aucunement l’intention de combler en étudiant. J’avoue au réalisateur que je ne suis pas très partant, mais que je vais réfléchir. Ce jour-là, je suis pressé — il le sait —, car j’ai rendez-vous pour passer une autre audition dans la foulée pour le long métrage de Peter Brook, Moderato cantabile. Mais Clouzot a décidé que je ne partirais pas sans avoir accepté. Il me retient tant qu’il peut jusqu’à ce que je me lève et cherche à m’en aller quand même, puisqu’on m’attend ailleurs. J’essaie d’ouvrir la porte, sans succès : il nous a enfermés. L’irritation me gagne ; je le menace de casser la porte ou de sauter par la fenêtre.