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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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Il se montre moins indulgent, moins patient, que pendant Léon Morin, prêtre. Comme s’il cessait de s’acclimater à mon style, décontracté et rigolard, et s’il avait décidé de me faire rentrer un peu dans le moule. Je fais, par générosité, quelques concessions à son autorité et à sa mauvaise humeur, mais cela n’empêche pas la naissance d’un agacement qui ne fera que s’amplifier par la suite, jusqu’à la rupture consommée.

Plus tard, je suggérerai néanmoins son nom pour réaliser une adaptation d’un roman de Georges Simenon. J’avais hérité, grâce à Delon — qui l’avait lâché pour L’Éclipse d’Antonioni, que j’ai refusée ! — , d’un rôle très attrayant dans L’Aîné des Ferchaux. Je devais jouer un ancien boxeur, devenu secrétaire d’un vieux banquier forcé de fuir aux États-Unis, et qui se lie d’amitié avec lui au fil de leurs pérégrinations. J’ai alors pensé que Jean-Pierre serait le cinéaste idéal pour un tel projet qui exigeait de la finesse et du talent, et je l’ai imposé. Pour interpréter le banquier dans l’embarras, il fallait un bon, assez âgé, célèbre et disponible. C’est finalement Charles Vanel qui a été engagé.

Melville s’est lancé dans un gros boulot d’adaptation, assez libre mais consentie par Simenon, qui n’avait pas l’habitude de s’accrocher à ses œuvres et d’en gêner les avatars. Le tournage pouvait démarrer et j’attendais impatiemment la première scène du film, un combat de boxe avec mon ami de l’Avia Club, Maurice Auzel.

Dès notre premier contact, Charles Vanel et moi avons été copains. Avec le cinéaste, ce fut le contraire : l’antipathie spontanée et rédhibitoire. L’ancien, protégé par un bon avocat, avait fait signer à Melville un contrat truffé de clauses qui le mettaient hors de lui, dont l’une stipulant que le pouvoir de décision revenait à Vanel. Ensuite, le désaccord s’est cristallisé sur le voyage prévu outre-Atlantique pour enregistrer les scènes américaines. Charles n’aimait pas l’avion ; Melville trouva un bateau, puis renonça à l’emmener.

Entre-temps, par crainte du dépaysement et de la mélancolie, l’acteur avait demandé à être accompagné de sa femme, ce qui acheva d’horripiler Melville, lequel eut la maladresse de déclarer : « Toutes les femmes de comédien sont des emmerdeuses ! » S’ensuivit un échange de politesses aigres.

À cause de ces rapports discourtois, voire belliqueux, entre le réalisateur et l’acteur, l’ambiance sur le plateau était on ne peut plus plombée et délétère. Si j’ai d’abord veillé à ne pas sortir de ma neutralité, afin de maintenir une paix relative, j’ai ensuite clairement soutenu Vanel, que Melville prenait plaisir à persécuter. Non seulement il lui manquait de respect lorsqu’il s’adressait à lui, insistant sur son âge, affirmant qu’il ne valait plus rien, mais il l’obligeait à prendre la direction de jeu opposée à sa proposition. Par pur sadisme.

Comme je suis resté puéril, j’éprouve une sainte horreur de l’injustice. Que l’on soit puni pour ce que l’on a fait de mal, d’accord. Mais pour ce que l’on n’a pas fait, ou pour ce que l’on est, c’est inadmissible. Alors, si le hasard fait de moi le témoin d’une iniquité, je m’insurge, me mets en colère, arme mes poings, surtout le gauche, ou mes mains.

Presque chaque jour, Melville débusquait un motif pour emmerder Vanel, qui se laissait faire afin de ne pas envenimer une atmosphère pourtant déjà intégralement empoisonnée. En plus, le réalisateur avait l’arrogance de nous faire attendre, souvent en retard sur le plateau alors que Vanel et moi étions attentifs aux horaires. Nous n’ignorions pas ses problèmes d’insomnie, mais son attitude désagréable ne nous incitait pas à l’excuser. D’ailleurs, il ne le demandait pas. Dans les gorges du Verdon, où nous nous étions déplacés pour enregistrer certaines séquences, la corde a ainsi continué de se tendre jusqu’à rompre, un jour où Melville ne s’y attendait plus.

Le rendez-vous pour tourner est fixé le matin à huit heures. Je suis ponctuel, Charles aussi. Nous sommes prêts, l’équipe technique également. Ne manque que le boss, Melville. Comme nous sommes habitués à le voir arriver après nous, nous ne nous inquiétons pas. Mais, cette fois, il dépasse largement sa moyenne de retard.

Dix heures viennent de sonner, et toujours pas l’ombre d’un réalisateur en vue. La patience, je le confesse, ne fait pas partie de mes qualités ; alors je commence à trépigner. Parce que je n’apprécie pas non plus d’être obligé de me lever avec le coq, surtout pour ne pas chanter. Lorsque ma montre indique onze heures, je suis assez échauffé contre Melville qui, très ostensiblement, se fout de notre gueule. À onze heures et demie, je suis au bord d’exploser et mon pauvre Charles tente de me calmer. Trente minutes plus tard, nous en sommes au même point ; en plus, j’ai faim, ce qui n’arrange pas ma colère.

Pour éviter de mijoter dans la fureur, je propose à mon collègue d’en profiter pour aller déjeuner. Nous sommes en plein repas quand Yves Boisset, le premier assistant du cinéaste, vient nous chercher à la demande de Melville. Nous descendons et, là, je l’attaque. Ma tirade a été enregistrée, ce qui ne permet pas de douter aujourd’hui de l’extrême douceur de nos rapports à cette époque :

« On n’est pas des guignols. Moi aussi, j’en ai marre, monsieur Melville. Et jusque-là ! Je ne suis pas un guignol. Hier, j’ai déjà attendu de huit heures jusqu’à onze heures. J’attendais, et monsieur Melville cherchait ses boutons de manchette. C’est ta faute si on ne tourne pas.

– À quoi ça rime, ce que tu fais là ?

– À te dire que tu m’emmerdes. Je m’en vais.

— Alors ce film ne sera jamais terminé.

— J’en ai rien à foutre. »

Je me suis barré. Un moment seulement. Car, par professionnalisme et amitié pour l’ensemble de l’équipe, j’ai accepté de rester travailler sans finir mon déjeuner. Malgré tout, j’essayais de jouer correctement, mais je ne me sentais pas au sommet de mon art, démotivé par cette succession de heurts. J’espérais encore que ça allait s’arranger quand Melville, infernal, donna le coup de grâce.

Pour la énième fois, il s’attaque à mon camarade Vanel qui, lui aussi, fait du mieux qu’il peut. Ça me met dans une rage que je ne veux plus contrôler : « Fous-lui la paix. Je ne supporte plus la façon dont tu lui parles. Je t’avais prévenu, je me casse. » Mais, avant de m’exécuter, je règle mes comptes. Je me rapproche rapidement de Melville, lui arrache son Stetson et ses Ray-Ban, et le pousse violemment pour qu’il tombe. Une fois à terre, je l’achève d’une phrase : « Sans tes lunettes et ton sombrero, tu as l’air de quoi, maintenant ? D’un gros crapaud. » J’embarque Charles Vanel avec moi et nous sortons. Pour ne pas revenir.

Avec ce qu’il avait mis en boîte, le cinéaste s’est débrouillé pour terminer le montage de son film. Mais il avait besoin de ma présence pour la postsynchronisation. Or, je n’avais toujours pas été payé de mon boulot, comme si mon départ brutal du tournage l’avait annulé. J’étais fumasse, alors j’ai fait savoir à Melville que je ne viendrais pas tant que je ne serais pas réglé. Ça a duré six mois.

Finalement, ils se sont acquittés de leur dette et L’Aîné des Ferchaux est sorti. Mais, comme s’il était maudit, il n’a pas obtenu le succès escompté quand il s’agissait de Melville.

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