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Marina

Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:

Dans la Barcelone des années 1970, Oscar, quinze ans, a l'habitude de fuir le pensionnat où il est interne. Au cours de l'une de ses escapades, il fait la connaissance de Marina. Fascinée par l'énigme d'une tombe anonyme, Marina entraîne son jeune compagnon dans un cimetière oublié de tous. Qui est la femme venant s'y recueillir ? Et que signifie le papillon noir qui surplombe la pierre tombale ?
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Florián me sourit tristement. On pouvait lire, dans ce regard, trente ans de remords.

— À la fin de 1945, Velo-Granell était déjà techniquement en banqueroute, poursuivit-il. Les trois principales banques de Barcelone lui avaient supprimé toutes ses lignes de crédit et les actions de la société n’étaient plus cotées. Avec la disparition des bases financières, la muraille légale et l’écheveau de sociétés fantômes se sont effondrés comme un château de cartes. Les jours de gloire n’étaient plus que lointaine fumée. Le Grand Théâtre royal, fermé depuis la tragédie qui avait défiguré Eva Irinova le jour de son mariage, était devenu une ruine. La fabrique et les ateliers ont cessé de fonctionner. Les biens de l’entreprise ont été saisis. Les rumeurs se répandaient comme une gangrène. Kolvenik, sans perdre son sang-froid, a décidé d’organiser un luxueux cocktail dans la Lonja de Barcelone afin de donner une impression de calme et de retour à la normale. Son associé, Sentís, était au bord de la panique. Il n’y avait pas d’argent pour payer ne fût-ce que la dixième partie du buffet commandé pour l’occasion. Des invitations ont été envoyées à tous les gros actionnaires, toutes les grandes familles de Barcelone… Le soir de la réception, il pleuvait à verse. La Lonja était décorée comme un palais de rêve. Passé neuf heures, les domestiques de tout le gratin de la ville, des gens dont beaucoup devaient leur fortune à Kolvenik, ont défilé pour apporter des lettres d’excuses. Quand je suis arrivé, après minuit, j’ai trouvé Kolvenik seul dans la salle, impeccable dans son smoking immaculé, fumant une de ces cigarettes qu’il faisait venir spécialement de Vienne. Il m’a salué et offert une coupe de champagne : « Mangez donc, inspecteur, c’est trop dommage de voir toutes ces bonnes choses se perdre. » Nous ne nous étions encore jamais trouvés face à face. Nous avons bavardé pendant une heure. Il m’a parlé de livres qu’il avait lus dans son adolescence, de voyages qu’il n’avait jamais réussi à faire… Kolvenik était un homme fascinant. L’intelligence brûlait dans ses yeux. J’ai eu beau faire, je n’ai pu m’empêcher de le trouver sympathique. Mieux encore, j’ai eu de la peine pour lui, alors que j’étais censé être le chasseur et lui le gibier. J’ai remarqué qu’il boitait et qu’il s’appuyait sur une canne d’ivoire sculptée. « Je crois que personne n’a perdu autant d’amis en un jour », lui ai-je dit. Il a souri et réfuté tranquillement cette idée : « Vous vous trompez, inspecteur. Dans des occasions comme celle-ci, ce ne sont jamais les amis qu’on invite. » Il m’a demandé très poliment si je comptais poursuivre mon enquête. Je lui ai répondu que je ne m’arrêterais pas tant que je ne l’aurais pas traîné devant les tribunaux. Je me souviens de sa question : « Qu’est-ce que je pourrais faire pour vous en dissuader, mon cher Florián ? » J’ai répondu : « Me tuer. » Il a souri : « Chaque chose en son temps, inspecteur. » Sur ces mots, il s’est éloigné en boitant. Je ne l’ai pas revu… mais je suis toujours vivant. Kolvenik n’a pas accompli sa menace.

Florián marqua une pause et but une gorgée d’eau en la savourant comme si ce devait être la dernière en ce monde. Il passa sa langue sur ses lèvres et reprit son récit.

— À dater de ce jour, Kolvenik, isolé et abandonné de tous, a vécu reclus avec sa femme dans la grotesque forteresse qu’il s’était fait construire. Nul ne l’a vu dans les années suivantes. Seules deux personnes avaient accès à lui. Son ancien chauffeur, un certain Luis Claret. C’était un malheureux qui adorait Kolvenik et avait refusé de le quitter, même quand tout salaire était devenu impossible. Et son médecin personnel, le docteur Shelley, sur qui nous menions également une enquête. Personne d’autre ne voyait Kolvenik. Et le témoignage de Shelley qui nous assurait qu’il se trouvait dans sa maison du parc Güell, atteint d’une maladie qu’il n’a pas su nous expliquer, ne nous paraissait pas du tout convaincant, surtout après avoir jeté un coup d’œil sur ses archives et sa comptabilité. Un temps, nous en sommes arrivés à soupçonner que Kolvenik était mort ou qu’il avait fui à l’étranger, et que tout ça n’était qu’une comédie. Shelley continuait de prétendre qu’il avait contracté un mal étrange qui le maintenait confiné dans sa maison. Kolvenik ne pouvait pas recevoir de visiteurs ni sortir de son refuge en aucune circonstance, affirmait-il de façon péremptoire. Je refusais de le croire, et le juge était comme moi. Le 31 décembre 1948, nous avons obtenu un mandat de perquisition pour fouiller le domicile de Kolvenik, avec ordre de l’arrêter. Une grande partie des papiers confidentiels de la société avait disparu. Nous le soupçonnions de les cacher chez lui. Nous avions amassé assez d’indices pour l’accuser de fraude et d’évasion fiscale. Ça n’avait aucun sens d’attendre encore. Le dernier jour de 1948 devait être pour Kolvenik son dernier jour de liberté. Une brigade spéciale était prête à aller le cueillir le lendemain matin dans son donjon. Avec les grands criminels, il arrive que l’on doive se résigner à les attraper par des détails…

Le cigare de Florián s’était de nouveau éteint. L’inspecteur lui lança un dernier coup d’œil et le jeta dans un pot de fleurs vide qui servait de fosse commune pour les mégots.

— Dans la nuit, un monstrueux incendie a dévoré la propriété, mettant fin aux jours de Kolvenik et de sa femme Eva. À l’aube, on a retrouvé leurs corps carbonisés, enlacés dans une ultime étreinte. Avec eux, tous mes espoirs de boucler le dossier étaient partis en fumée. Personne n’a eu le moindre doute sur le fait que l’incendie avait été provoqué. J’ai cru un temps que c’étaient Sentís et d’autres anciens de la direction de l’entreprise qui étaient derrière.

— Sentís ? l’interrompis-je.

— Ce n’était pas un secret que Sentís haïssait Kolvenik qui avait obtenu le contrôle de la société de son père ; mais aussi bien lui que les autres avaient les meilleures raisons du monde de souhaiter que l’affaire n’arrive jamais devant les tribunaux. Le chien mort, partie la rage. Sans Kolvenik, le puzzle perdait son sens. On pourrait dire que, cette nuit-là, beaucoup de mains tachées de sang ont été purifiées par le feu. Mais, une fois de plus, comme pour tout ce qui touchait de près ou de loin ce scandale depuis le premier jour, on n’a rien pu prouver. Tout a fini en cendres. Aujourd’hui encore, le dossier Velo-Granell reste la plus grande énigme de l’histoire de la police judiciaire de cette ville. Et la plus grande défaite de ma vie…

— Mais l’incendie n’était pas votre faute, observai-je.

— Ma carrière en a été brisée. J’ai été affecté à la brigade antisubversive. Vous savez ce que c’était ? Les chasseurs de fantômes, c’est comme ça qu’on nous appelait dans le service. J’aurais bien démissionné, mais c’était un temps de vaches maigres et, avec mon salaire, j’entretenais mon frère et sa famille. Et puis personne n’aurait donné un emploi à un ancien flic. Les gens étaient fatigués des espions et des mouchards. Alors je suis resté. Le travail consistait à faire des descentes au milieu de la nuit dans des pensions sordides qui hébergeaient des anciens combattants et des mutilés de guerre, pour chercher des exemplaires du Capital et des brochures socialistes cachées dans des sacs en plastique au fond de la chasse d’eau des cabinets, enfin, vous voyez le genre… Au début de 1949, je croyais que j’avais touché le fond. Rien de pire ne pouvait plus m’arriver. Du moins, c’est ce que je pensais. À l’aube du 13 décembre 1949, presque un an après l’incendie où étaient morts Kolvenik et sa femme, on a découvert les corps déchiquetés de deux inspecteurs de mon ex-brigade aux portes des ateliers de Velo-Granell, au Borne. On a su qu’ils étaient venus enquêter là sur la foi d’une information anonyme qui leur était parvenue dans le cadre de l’enquête sur la société. Une mort comme la leur, je ne la souhaite pas à mon pire ennemi. Même les roues d’un train ne font pas à un corps ce que j’ai vu à la morgue… C’étaient de bons policiers. Armés. Ils savaient ce qu’ils faisaient. Selon le rapport, plusieurs voisins avaient entendu des coups de feu. On a trouvé quatorze douilles de calibre neuf millimètres sur les lieux du crime. Toutes provenaient des armes de service des inspecteurs. On n’a pas trouvé un seul impact ni une seule balle sur les murs.

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