Un jeu cruel
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-11800-1
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:
Mais l’aérosol fonctionnerait-il ? La porosité de sa peau, ainsi que quelques autres de ses propriétés physiques, étaient inhabituelles. Peut-être rejetterait-elle l’enduit ? À moins – c’était un cauchemar à l’état de veille – qu’elle ne dissociât patiemment les liaisons moléculaires, de sorte que, au beau milieu du salon galactique, l’accoutrement se désagrégerait en un clin d’œil, révélant non seulement sa nudité, mais aussi toute son effrayante étrangeté aux regards. Eh bien, il prendrait ce risque. Que les autres regardent ! Qu’ils voient tout ! Une vision lui traversa fugitivement l’esprit – celle d’Élise Prolisse actionnant le mécanisme caché qui, oblitérant son noir fourreau en une fraction de seconde, avait brutalement dévoilé les neigeuses tentations de son corps. On ne pouvait pas se fier à ces vêtements. Tant pis ! Burris se dévêtit, introduisit la bombe dans l’éjecteur, se plaça sous celui-ci et le vêtement se moula étroitement à son corps.
L’application prit moins de cinq minutes et, quand il s’examina dans le miroir, Burris trouva que cette tenue d’apparat ne lui allait pas si mal que ça. Lona serait fière de lui.
Il l’attendit.
Pas loin d’une heure. Aucun bruit ne parvenait de la chambre de la jeune fille. Elle devait sûrement être prête ! Il l’appela. Rien ne répondit.
La panique s’empara de lui. Cette fille avait des tendances suicidaires. Le chic et l’élégance de l’hôtel avaient pu être la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. L’appartement était à trois cents mètres d’altitude. Cette fois, elle ne se raterait pas ! Je n’aurais jamais dû la laisser seule, se morigéna férocement Burris.
— Lona !
Il se précipita dans la seconde chambre et le soulagement le paralysa. Lona était dans la cabine de toilette. Nue, lui tournant le dos. Des épaules étroites, des hanches plus étroites encore de sorte que l’on ne se rendait pas compte de sa taille de guêpe. Une épine dorsale semblable à un chapelet de taupinières escarpées, cerné d’ombre. Des fesses de garçonnet.
Minner s’en voulut de son intrusion.
— Je ne vous entendais pas, s’excusa-t-il. Alors, je me suis inquiété et, comme vous ne m’avez pas répondu…
Elle lui fit face et Burris comprit instantanément que ce n’était pas ce viol de son intimité qui la contrariait. Ses yeux étaient rouges et ses joues barbouillées de larmes. Par une réaction de pudeur effarouchée, elle dissimulait sa poitrine menue derrière un bras maigrichon, mais ce geste purement symbolique et automatique ne cachait rien. Ses lèvres tremblaient. Burris éprouva le choc électrique de ce corps féminin sous sa peau et se demanda pourquoi une aussi chiche nudité lui faisait un tel effet. Pour la bonne raison que le rempart qui le protégeait était maintenant pulvérisé.
— Oh, Minner ! Je n’ai pas osé vous appeler. Il y a une demi-heure que j’attends.
— Que se passe-t-il ?
— Je n’ai rien à me mettre sur le dos.
Burris s’approcha. Lona s’écarta du placard et laissa retomber son bras. Cinquante, cent bombes aérosols s’alignaient sur les rayons.
— Et ça ?
— Je ne peux pas m’habiller ainsi !
Il prit une bombe. À en juger par l’étiquette, c’était une parure de nuit et de brume, élégante, chaste, superbe.
— Pourquoi donc ?
— Je veux quelque chose de simple mais il n’y a rien de simple, ici.
— De simple ? Pour dîner au salon galactique ?
— Minner, j’ai peur.
C’était vrai : elle avait peur. Il n’y avait qu’à voir sa peau nue : elle avait la chair de poule.
— Il y a des moments où vous vous conduisez vraiment comme une gamine ! lança-t-il sur un ton hargneux.
Ces mots agirent comme un jet d’acide. Lona eut un mouvement de recul et les nouvelles larmes jaillirent à nouveau de ses yeux. Elle avait l’air encore plus nue dans le silence retombé. La cruauté de la phrase s’appesantissait comme un limon qui se dépose.
— Si je suis une gamine, pourquoi faut-il que j’aille au salon galactique ? demanda-t-elle d’une voix enrouée.
Que faire ? La prendre dans tes bras ? La consoler ? Burris nageait dans l’incertitude.
— Ne dites pas de bêtises, Lona, riposta-t-il en contrôlant son intonation pour qu’elle fût à mi-chemin de la réprimande paternelle et d’une feinte sollicitude. Vous êtes quelqu’un d’important. Ce soir, le monde entier vous verra, verra combien vous êtes belle et comme vous avez de la chance. Mettez quelque chose qui aurait plu à Cléopâtre et dites-vous que vous êtes Cléopâtre.
— Est-ce que je lui ressemble ?
Il la toisa de la tête aux pieds – et devina que c’était précisément ce qu’elle voulait qu’il fasse. Et force lui était de reconnaître que l’académie de Lona était rien moins que sensuelle. Peut-être qu’elle cherchait à l’amener à faire ce constat. Et pourtant, en un sens, elle ne manquait pas d’une certaine séduction. Pour ne pas dire de féminité. Elle se tenait à mi-chemin de la fillette espiègle et de la femme lubrique.
— Prenez n’importe lequel de ces vêtements et ne vous cassez pas la tête. Regardez-moi avec ce costume dément ! Je le trouve follement drôle. Il faut qu’on fasse la paire. Dépêchez-vous !
— C’est encore un problème. Il y en a tant ! Je suis incapable de faire un choix !
Là, elle marquait un point. Burris passa en revue le contenu du placard. C’était consternant. Cléopâtre elle-même en aurait eu le vertige. Pas étonnant que la pauvre mominette ne sût pas où donner de la tête. Perplexe, il fouilla parmi les bombes dans l’espoir de tomber sur quelque chose qui irait à Lona comme un gant mais ces accoutrements n’avaient pas été conçus pour de pauvres mominettes et tant qu’il continuerait à considérer Lona comme telle, il serait incapable de faire un choix. En définitive, il en revint à la parure qu’il avait prise au hasard, celle qui était élégante et chaste.
— Cela vous ira à ravir.
La jeune fille examina l’étiquette d’un air dubitatif.
— Je me sentirai gênée avec quelque chose d’aussi fantaisiste.
— Nous avons déjà réglé cet aspect de la question. Allez ! Mettez ça.
— Je ne sais pas comment on se sert de l’appareil.
— C’est pourtant d’une simplicité enfantine ! s’exclama-t-il. Et aussitôt il s’en voulut d’employer régulièrement le même ton protecteur. Le mode d’emploi est indiqué. Il suffit d’introduire la bombe dans l’orifice prévu à cet effet…
— Faites-le pour moi, voulez-vous ?
Burris obéit. Lona, pâle et mince silhouette nue, se tenait sous le jet tandis que, telle une brume ténue, le vêtement se matérialisait sur elle. Il commençait à soupçonner qu’elle l’avait manipulé, et non sans habileté. D’un coup d’un seul, ils avaient franchi le formidable obstacle de la nudité et, maintenant, elle se montrait à lui à l’état de nature comme s’ils étaient mari et femme depuis des années. Elle lui avait demandé son avis, elle l’obligeait à la regarder tandis qu’elle virevoltait sous le jet vaporeux qui la parait. Sacré petit démon ! Burris ne pouvait s’empêcher d’admirer la technique de la jeune fille. Les larmes, cette façon de courber les épaules, de jouer les fillettes ! Mais peut-être se méprenait-il et interprétait-il à tort son affolement ? Oui, c’était probable.