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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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En ce mois de février 1958, tous les débutants que compte la capitale auditionnent pour un rôle dans ce film. Parmi eux, je parviens à attirer l’attention de Carné, qui hésite, longtemps, à me confier le rôle principal. J’apprends que mon concurrent sur le coup est Laurent Terzieff, un jeune comédien avec lequel j’ai sympathisé pendant la préparation. Nous en parlons franchement et décidons que celui qui l’emportera paiera une bouffe à l’autre.

Ni lui ni moi ne sommes prêts à nous détester pour être en haut de l’affiche. Ce n’est pas le genre de la maison. Le sport me l’a appris : il faut douloureusement manquer d’orgueil pour être capable de se montrer mauvais perdant.

Après un mois et demi de tergiversations, Carné désigne finalement Terzieff, qui m’invite comme convenu à dîner. Et moi, je donne raison au réalisateur, car je ne me vois pas tellement interpréter un jeune philosophe calme et pédant. En lot de consolation, on me confie un autre rôle. Je suis d’autant plus satisfait que, pour une fois, la paie remplit mes poches. Et puis, nous allons tourner dans ma juridiction, la germanopratine, aux terrasses des cafés qui accueillent ma débauche et des figurants, de vrais locaux avec lesquels je fraie depuis longtemps.

Toute la rue Saint-Benoît est là et, en dépit du caractère secondaire de mon rôle, je suis beaucoup réquisitionné, car présent en tant que décor dans la plupart des scènes. Je passe donc un temps fou à déconner avec les copains de la rue, attablés pendant des heures devant les whiskies offerts par la production. Au bout d’un moment, nous sommes totalement cuits et il devient difficile de nous contrôler. Oscar, la pièce que je joue le soir, contribue à l’énergie que je dépense dans Les Tricheurs, en position assise.

Le pauvre réalisateur, quelque peu dépassé par ces jeunes gens qu’il est supposé cerner dans son film, s’escrime à imposer son autorité. Mais, l’alcool soufflant, nous la rejetons d’abord poliment, puis grossièrement.

Il n’est pas rare que nous finissions par hurler des « Ta gueule, Marcel ! », qui le mettent en rage. Sa figure décontenancée nous débride encore plus et nous plonge dans des fous rires qui se terminent la plupart du temps sous les tables.

Comme j’aide amplement à foutre le bazar, Carné pense que c’est une manière de me venger de n’avoir pas eu le rôle de Terzieff et que je lui en garde rancune. C’est que l’on me prend parfois trop au sérieux, attribuant un sens à mes actes qui n’en ont d’autre que la poursuite de la joie, soupçonnant une préméditation à ce qui se produit souvent dans la fulgurance de l’instant.

La même année, Marc Allégret, avec lequel mes rapports sont plus simples qu’avec le réalisateur des Tricheurs, m’a rappelé pour jouer dans son Drôle de dimanche.

Il a gardé un bon souvenir de ma performance dans Sois belle et tais-toi, malgré un défaut venu du théâtre qu’il m’aide à corriger : dire mes répliques d’une voix tonitruante. Sur le plateau, il se marre en voyant les techniciens sursauter, et m’interpelle d’une voix rigolarde : « Parle un peu moins fort ! »

Le tournage de ce deuxième film avec lui est prévu à Paris, mais la météo, trop mauvaise, le déplace à Marseille. Quand nous arrivons dans la cité phocéenne, il se met à pleuvoir des cordes. Tout le monde pouffe. Dans l’équipe ont été recrutés de joyeux lurons : Danielle Darrieux, Arletty, Bourvil.

Avec celui-ci, nous passons des moments formidables. Il raconte des histoires comiques qui déclenchent chez lui des rires si communicatifs que l’assemblée tout entière cède à l’hilarité. J’apprécie Arletty, dont j’admire le talent et le comportement aristocratique. Comme nous finissons tard le tournage, au petit matin, et que je n’ai pas de voiture, il m’arrive de la raccompagner en taxi jusqu’à son hôtel.

Plus tard, comme ce Drôle de dimanche fera ma fortune, j’achèterai un véhicule à mon goût : une Sunbeam noire. Pour la première fois de ma vie, je toucherai un million d’anciens francs, somme considérable que je m’efforcerai de dépenser à bon escient. Et, notamment, en emmenant ma promise, Élodie, pour une virée romantique et luxueuse dans le Sud et un séjour inoubliable dans un grand hôtel, le Noailles.

Ce confort donné par un cachet conséquent finira de me convaincre de me marier. Le temps du changement est venu, ma vie doit prendre forme.

10.

Et puis, Godard

Tout, chez lui, m’horripile.

D’abord, il s’adresse à moi sans jamais ôter ses lunettes de soleil, ce qui me semble de la plus grande impolitesse et parfaitement suspect. Comment savoir à qui l’on parle lorsque l’on n’a pas accès à ses yeux ? Comment être certain que je ne vais pas arracher ces lunettes et les jeter dehors, dans le caniveau ? Ensuite, il paraît cultiver son aspect négligé en ne se rasant ni ne se coiffant, mais en fumant des cargaisons entières d’épouvantable Boyard jaunes.

Et puis, son élocution est d’une lenteur telle que, avec lui, Le Soulier de satin durerait sept jours et que, à moi, il faudrait de l’opium pour supporter sans bondir cette mollesse verbale. Enfin, l’air triste qui émane de toute sa longue personne donne l’impression que l’on vient d’écraser son chien, tuer sa femme et ruiner l’avenir.

Cette évidente neurasthénie n’est, en outre, pas contredite par sa voix, qu’il a très basse.

Il vient de m’intercepter dans la rue alors que nous nous croisions. Je l’observe, dubitatif. Et ma sensation ne s’arrange pas alors qu’il énonce une proposition douteuse : « Venez dans ma chambre d’hôtel, on tournera et je vous donnerai 50 000 francs. » Je ne réponds pas clairement, mais j’abrège l’entretien et rentre chez moi : je suis certain que c’est une proposition douteuse.

À la maison, mon épouse Élodie, à laquelle je raconte l’entrevue, tente de me rassurer. Elle me rappelle mes talents de boxeur et ma facilité à pratiquer le coup de poing. Elle ajoute que, si le réalisateur de la Nouvelle Vague tentait une quelconque approche, je serais en capacité de me défendre.

Ses critiques dans Les Cahiers du cinéma font un bruit assez particulier pour que ma femme, intuitive et intelligente, l’ait remarqué. Elle perçoit sa modernité et parie sur son talent, m’incitant à m’y associer. Je l’écoute et me pointe à l’hôtel du boulevard Raspail dans lequel il a élu résidence.

En arrivant dans sa chambre, je comprends instantanément que ce n’est pas un traquenard. Un court métrage est bien tourné ici : il n’est pas seul, mais entouré de toute une équipe de jeunes gens joyeux et sympas. Ce qui se dégage de ce rendez-vous cinématographique en chambre est une atmosphère de liberté et de gaieté attenante.

L’histoire de Charlotte et son jules, un marivaudage misogyne dans lequel une femme quitte un homme en haut pour un autre en bas, en emportant sa brosse à dents, y contribue. Mais c’est la façon de diriger, en ne dirigeant pas, de Godard qui la permet. Pour lui, rien n’est jamais écrit ; les actions doivent naître dans l’instant et les personnages demeurer aussi flottants, aussi complexes, aussi peu caractérisables que dans la vraie vie. Masques nous sommes, masques nous resterons. Les notions de rôle et de scénario, il les dynamite. Il ne se trouve qu’en se perdant ; il évite soigneusement de savoir où il va pour être certain d’atteindre son but. Il recherche l’incessante surprise, l’improvisation, le vivant.

Cette manière de faire du cinéma, naturelle, me plaît tellement que je lâche la bride à mon jeu. C’est un plaisir inconnu, nouveau. À la fin de ce bref et enthousiasmant tournage, Godard me dit avec son accent suisse du Vaudois : « Le jour où je ferai mon premier long métrage, ce sera avec toi. »

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