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La forêt de cristal [The Crystal World - fr]

Электронная книга - «La forêt de cristal [The Crystal World - fr]». Краткое содержание книги:

Des arbres entièrement cristallisés, des feuilles transformées en joyaux, des oiseaux sculptés dans du quartz, des hommes recouverts de pierres précieuses… et heureux dans la mort…
C’est ce que recèle la forêt de cristal où l’unité du temps et de l’espace sont la signature de chaque feuille et de chaque fleur.

Une « science-fiction » d’une beauté fantastique, qui nous révèle un univers où le temps a une dimension inversée et où la mort semble plus séduisante que la vie.
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Sanders prit le verre que lui tendait Max, puis le Dr Clair se versa un whisky. Sanders s’appuyait à la cheminée, Suzanne, cachée dans l’ombre du meuble d’ébène, lui souriait toujours, mais ce reflet de son ancienne bonne humeur semblait terni par l’atmosphère ambiguë du salon. Il se demanda si cela était dû à sa propre fatigue, mais il semblait y avoir une fausse note dans cette réunion, comme si quelque dimension inconnue se fût introduite obliquement dans la pièce. Il portait toujours les vêtements dans lesquels il avait traversé le fleuve à la nage, mais Max ne lui proposait point de se changer. Sanders leva enfin son verre et répondit à Suzanne.

— Je suppose qu’on pourrait qualifier cette expérience de merveilleuse. C’est une question de degré. Je n’étais pas préparé à tout ce qui se passe ici.

— C’est heureux, ainsi vous n’oublierez jamais. Suzanne se redressa dans son fauteuil. Ses longs cheveux noirs étaient coiffés de façon inhabituelle ; tombant en avant, ils cachaient ses joues. « Racontez-moi tout, Edward, je… »

— Ma chère, fit Max en levant la main, laisse-lui le temps de reprendre haleine. D’ailleurs, je suis sûr qu’il veut manger à présent et aller se coucher. Nous discuterons de tout cela au petit déjeuner. Et il ajouta pour Sanders : Suzanne passe beaucoup de temps à se promener dans la forêt.

— À se promener ? répéta Sanders. Que voulez-vous dire ?

— À la lisière seulement, Edward, dit Suzanne, nous sommes à l’orée de la forêt ici, mais cela suffit, j’ai vu ces cavernes de pierres précieuses. Et elle continua avec animation : Il y a quelques jours, je suis sortie avant l’aube et mes sandales commençaient à se cristalliser, mes pieds se transformaient en diamants et en émeraudes !

— Ma chère, tu es la princesse dans le bois enchanté, dit Max avec un sourire.

Suzanne fit un signe de tête, ses yeux s’attardèrent sur son mari qui regardait le tapis. Puis elle se tourna vers Sanders.

— Edward, nous ne pourrons plus jamais partir d’ici maintenant.

— Je comprends, Suzanne, fit Sanders en haussant les épaules, mais vous y serez peut-être obligée. La cristallisation ne cesse de s’étendre. Dieu seul sait quelle est la source de tout cela, mais il n’y a guère de chance d’y mettre fin.

— Pourquoi essayer ? Suzanne leva les yeux vers Sanders. Ne devrions-nous point être reconnaissants envers la forêt de nous donner un tel trésor ?

— Suzanne, fit Max, finissant son verre, tu nous fais de la morale comme une missionnaire. Tout ce que veut Edward pour l’instant, c’est changer de vêtement et manger. Il se dirigea vers la porte. Je reviens dans un instant, Edward. Votre chambre est prête. Versez-vous un autre verre.

Quand il fut sorti, Sanders remplit son verre de whisky et de soda en parlant à Suzanne.

— Vous devez être fatiguée, je suis désolé de vous avoir fait veiller.

— Pas du tout, je dors le jour à présent, Edward, j’ai décidé que nous devrions garder le dispensaire ouvert nuit et jour. Elle se rendit compte que son explication n’était guère convaincante et ajouta : À vrai dire, je préfère la nuit, on voit mieux la forêt.

— C’est vrai. Vous n’en avez pas peur, Suzanne ?

— Pourquoi en aurais-je peur ? Il est si facile d’être plus effrayée par ses propres sentiments que par ce qui les inspire. La forêt n’est pas ainsi. Je l’ai acceptée et toutes les peurs qui l’accompagnent. D’une voix plus calme, elle ajouta : « Je suis heureuse que vous soyez ici, Edward. J’ai peur que Max ne comprenne pas ce qui arrive dans la forêt à toutes nos idées sur le temps et la mortalité, au sens le plus large, j’entends. Comment pourrais-je l’exprimer ? » « La vie, comme un dôme de verre multicolore souille la blanche splendeur de l’éternité. » Je suis sûre que vous comprenez.

Sanders prit son verre et traversa la pièce sombre. Ses yeux s’étaient accoutumés à la demi-obscurité, mais le visage de Suzanne restait toujours caché à l’ombre du meuble d’ébène. Le sourire légèrement railleur qui errait sur ses lèvres depuis son arrivée semblait presque l’appeler.

En se rapprochant d’elle, il se rendit brusquement compte que cette légère inclinaison vers le haut de la bouche n’était pas un sourire mais un rictus facial causé par l’épaississement nodulaire de la lèvre supérieure. La peau de son visage était d’un brun foncé bien particulier, elle s’arrangeait pour le masquer de ses longs cheveux et en utilisant abondance de poudre. En dépit du camouflage, il vit les bosses nodulaires sur tout son visage et sur le lobe de son oreille gauche quand elle recula légèrement dans son fauteuil en levant l’épaule. Après ses années d’expérience à l’hôpital des lépreux, il reconnut aussitôt les débuts de ce qu’on nomme le masque léonin.

Bouleversé par sa découverte, bien qu’il s’y fût à demi attendu depuis la première lettre que lui avait écrite Suzanne de Mont Royal, Sanders s’éloigna, traversa le salon, espérant que Suzanne n’avait point remarqué son geste révélateur, quand il avait renversé une partie du contenu de son verre sur le tapis. Son premier sentiment de colère, en face de ce crime de la nature contre quelqu’un qui avait déjà passé une si grande part de sa vie à tenter de guérir les autres de la maladie, s’effaça devant un certain soulagement, comme si ce désastre particulier était un de ceux pour lesquels ils étaient tous deux bien préparés psychologiquement. Il se rendit compte qu’il avait attendu que Suzanne attrapât la maladie, et que pour lui ç’avait probablement été son seul rôle valide à elle. Leur aventure même avait été une tentative inconsciente de provoquer ce résultat. C’était lui, et non les pauvres diables de la léproserie, qui avait été la réelle source d’infection pour Suzanne.

Sanders vida son verre, le posa, se tourna vers Suzanne. En dépit de leur intimité de naguère, il lui fut presque impossible de lui exprimer ce qu’il ressentait. Après un silence, il se mit à parler maladroitement.

— J’étais désolé quand vous avez quitté Fort Isabelle, Suzanne. J’ai dû faire un gros effort pour ne pas vous suivre immédiatement. Je suis heureux que vous soyez venue ici, pourtant. Cela peut sembler un choix étrange à certains, mais je le comprends. Qui pourrait vous blâmer de tenter d’échapper à la face sombre du soleil ?

Suzanne secoua la tête, intriguée par cette hermétique allusion, ou préférant ne pas la comprendre.

— Que voulez-vous dire ?

Sanders hésita. Bien qu’elle parût sourire, Suzanne, en fait, tentait de maîtriser cet involontaire mouvement de sa bouche. Son visage naguère pur et noble était déformé par une maussade grimace à peine cachée.

— Je pensais à nos malades de Fort Isabelle, fit-il avec un geste. Pour eux…

— Cela n’a rien à voir avec eux. Edward, vous êtes fatigué, il faut que j’aille au dispensaire, et je ne veux pas retarder plus longtemps votre dîner. Suzanne se leva avec vivacité, elle était mince et plus grande que Sanders. Son visage poudré se baissa vers lui avec cette intensité cadavérique qu’il se rappelait avoir vue chez Ventress. Puis une fois encore le sourire déformé revint.

— Bonne nuit, Edward, nous vous verrons au petit déjeuner, vous avez tant à nous raconter.

— Suzanne, fit Sanders en l’arrêtant à la porte.

— Qu’y a-t-il, Edward ? Elle ferma à demi la porte, empêchant la lumière du couloir de tomber sur son visage.

Sanders tenta de parler, et une sorte de réflexe à demi oublié lui fit lever les bras pour étreindre Suzanne. Puis, devant ce visage blessé qui l’attirait tout autant qu’il lui inspirait de la répulsion, il se détourna, sachant qu’il lui fallait d’abord comprendre ses propres motifs.

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