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La forêt de cristal [The Crystal World - fr]

Электронная книга - «La forêt de cristal [The Crystal World - fr]». Краткое содержание книги:

Des arbres entièrement cristallisés, des feuilles transformées en joyaux, des oiseaux sculptés dans du quartz, des hommes recouverts de pierres précieuses… et heureux dans la mort…
C’est ce que recèle la forêt de cristal où l’unité du temps et de l’espace sont la signature de chaque feuille et de chaque fleur.

Une « science-fiction » d’une beauté fantastique, qui nous révèle un univers où le temps a une dimension inversée et où la mort semble plus séduisante que la vie.
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— Mais Max, fit Sanders en se retournant vivement pour montrer les salles désertes de la mission, l’hôpital est vide ! Pourquoi les avez-vous mis dehors ?

— Nous ne les avons pas rejetés. Ils viennent d’un petit camp, à peine une léproserie, dont s’occupait un des pères catholiques. Quand il est parti, ils se sont répandus dans la brousse. Le camp était mal organisé, de toute façon ; il ne faisait rien pour eux, à part dire quelques prières, et encore pas souvent, si l’on en croit les on-dit. À présent, ils sont revenus, attirés par la lumière de la forêt, je suppose.

— Mais pourquoi ne pas en prendre quelques-uns ? Vous avez assez de place pour plusieurs douzaines de malades.

— Edward, nous ne sommes pas équipés pour nous occuper d’eux. Même si nous le voulions, cela ne marcherait pas. Croyez-moi, il faut que je pense à Suzanne. Nous avons tous nos difficultés, vous savez.

— Bien sûr. Sanders se maîtrisa. Je comprends, Max. Vous avez tous les deux fait plus que votre part.

Max franchit la clôture et retomba dans la cour. Les porteurs se déplaçaient le long des arbres, repoussaient les derniers lépreux, tapant les plus vieux et les infirmes sur les jambes quand ils tardaient à bouger.

— Je serai au dispensaire, Edward. Nous pourrons peut-être prendre un verre à onze heures. Si vous sortez, dites-le à un des porteurs.

Sanders lui fit un signe de la main et s’éloigna dans la clairière. Les porteurs avaient fini leur travail et revenaient vers la loge du portier, cannes sur l’épaule. Les lépreux s’étaient retirés dans les ombres profondes, presque hors de vue, mais Sanders devinait que leurs yeux étaient fixés sur la forêt, seul lien entre ce résidu d’humanité à peine reconnaissable et le monde autour de lui.

— Docteur ! Docteur Sanders !

Sanders se retourna et vit Louise Péret descendre d’une voiture de l’armée garée à l’entrée de l’hôpital. Elle fit un signe au lieutenant français qui regardait par la portière. Il la salua d’un grand geste et partit.

— Louise. Aragon m’a dit que vous viendriez ce matin.

Louise le rejoignit. Avec un grand sourire, elle lui prit le bras.

— Tout juste si je vous ai reconnu, Edward, ce costume, on dirait un déguisement.

— Il me semble que j’en ai besoin à présent. Avec un petit rire, Sanders montra les arbres à vingt mètres d’eux, mais Louise ne vit point les lépreux assis dans l’ombre.

— Aragon m’a dit que vous étiez perdu dans la forêt, continua-t-elle avec un regard aigu. Mais vous avez l’air d’être en bon état. J’ai parlé au Dr Tatlin, le physicien, il m’a expliqué toutes ses théories sur la forêt ; c’est très compliqué, croyez-moi, les étoiles, le temps, vous serez stupéfait quand je vous le raconterai.

— Je n’en doute pas. Heureux d’écouter son gai bavardage, Sanders la prit par le bras et la guida à travers la clairière vers le groupe de chalets derrière l’hôpital. Après les odeurs d’antiseptiques, l’atmosphère de maladie et de compromis avec la vie, le pas allègre de Louise, son corps frais, paraissaient venir d’un monde oublié. Sa jupe et sa blouse blanches brillaient sur le fond de poussière et d’arbres sombres où se cachaient des spectateurs. Quand la hanche de la jeune femme effleura la sienne, Sanders crut un instant qu’il s’éloignait avec elle pour toujours de Mont Royal, de l’hôpital, de la forêt.

— Louise ! En riant, il mit fin à son rapide résumé de sa soirée au camp de base de l’armée. Je vous en prie, taisez-vous ! Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais vous me donnez un catalogue de tous les officiers du camp !

— Mais non ! Que voulez-vous dire ? Et où m’emmenez-vous ?

— Prendre un café. Moi, je veux boire un verre. Nous irons dans mon chalet. Le domestique de Max nous servira.

— Bon, fit Louise, hésitante, mais, et ?…

— Suzanne ? Elle dort, fit Sanders en haussant les épaules.

— À cette heure-ci ?

— Elle dort le jour et s’occupe du dispensaire la nuit. À vous dire vrai, je l’ai à peine vue. Et il ajouta hâtivement, sentant que ce n’était pas nécessairement la réponse que voulait Louise : c’était inutile de venir ici, tout a été échec et déception.

— Bien, fit Louise avec un signe de tête. Il en est peut-être mieux ainsi. Et votre ami, le mari ?

Avant que Sanders ait pu répondre, Louise s’était arrêtée, lui avait pris le bras, montrait du doigt les arbres, stupéfaite. Là, loin de la route et de la loge, les lépreux n’avaient été repoussés que de quelques mètres et leurs visages pleins d’attente étaient parfaitement visibles.

— Edward ! Ces gens-là ! Qui sont-ils ?

— Ce sont des êtres humains, dit calmement Sanders, et avec une légère ironie, il ajouta : n’ayez pas peur.

— Je n’ai pas peur, mais que font-ils ? Mon Dieu, il y en a des centaines ! Ils étaient là pendant que nous causions.

— Cela m’étonnerait qu’ils se soucient d’écouter. Sanders fit passer Louise par une ouverture dans la clôture. Les pauvres diables, ils restent là assis, fascinés.

— Comment ? Par moi ?

Sanders se mit à rire, reprit le bras de Louise, le serra.

— Ma chère, mais que vous ont fait ces Français ? Je suis fasciné par vous mais je crains que ces pauvres diables ne soient intéressés que par la forêt.

Ils traversèrent la petite cour et entrèrent dans le chalet de Sanders. Il sonna le domestique des Clair, demanda un café et un whisky. Quand ils furent servis, ils allèrent dans le salon. Sanders mit en marche le ventilateur et enleva sa veste.

— Vous ôtez votre déguisement ?

— Tout juste. Sanders prit un tabouret et s’assit en face du divan. Je suis heureux que vous soyez venue, Louise. Grâce à vous, cet endroit à moins l’air d’une tombe à l’abandon.

Il tendit la main, lui prit sa tasse de café, se leva et alla vers la fenêtre donnant sur le bungalow des Clair. Il abaissa la persienne de plastique.

— Edward, pour un homme qui ne sait pas ce qu’est sa vraie nature, vous pouvez être fort calculateur. Louise l’observait avec amusement quand il vint s’asseoir sur le canapé à côté d’elle. Elle fit semblant d’écarter son bras, et ajouta : « Est-ce pour vous une nouvelle épreuve ? Une femme aime savoir à tout moment quel est son rôle, surtout en des instants comme celui-ci. Elle montra la persienne. Je croyais que vous m’aviez dit qu’elle dormait ? Ou les vampires volent-ils de jour, par ici ? »

Elle se mit à rire et Sanders posa la main sur son menton.

— Le jour, la nuit. Ont-ils encore un sens ?

Ils déjeunèrent ensemble dans le chalet. Sanders décrivit ses expériences dans la forêt.

— Louise, à mon arrivée à Port Matarre vous m’avez dit que c’était le jour de l’équinoxe de printemps. Naturellement, cela ne m’était pas venu à l’esprit auparavant, mais je comprends à présent à quel point le monde hors de la forêt se divisait en lumière et obscurité. On la voyait parfaitement à Port Matarre, cette étrange lumière sous les arcades et dans la jungle hors de la ville. Les gens même là-bas, des jumeaux, l’un sombre, l’autre clair. À présent, ils me paraissent tous aller deux par deux, Ventress et son complet blanc, Thorensen et ses Noirs. Ils se battent maintenant pour cette mourante dans la forêt. Puis il y a Suzanne et vous, vous ne l’avez pas encore vue, mais elle est exactement l’opposé de vous, fuyante et ténébreuse. Quand vous êtes arrivée ce matin, Louise, on eût dit que vous sortiez du soleil. Il y a aussi Balthus, le prêtre, avec son masque de mort, mais Dieu seul sait qui est son jumeau.

— Vous, peut-être, Edward.

— Vous avez peut-être raison. Je suppose qu’il essaie de se libérer de ce qui lui reste de foi, tout comme j’essaie d’échapper à Fort Isabelle et à la léproserie. Radek me l’avait fait remarquer, le pauvre.

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