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La forêt de cristal [The Crystal World - fr]

Электронная книга - «La forêt de cristal [The Crystal World - fr]». Краткое содержание книги:

Des arbres entièrement cristallisés, des feuilles transformées en joyaux, des oiseaux sculptés dans du quartz, des hommes recouverts de pierres précieuses… et heureux dans la mort…
C’est ce que recèle la forêt de cristal où l’unité du temps et de l’espace sont la signature de chaque feuille et de chaque fleur.

Une « science-fiction » d’une beauté fantastique, qui nous révèle un univers où le temps a une dimension inversée et où la mort semble plus séduisante que la vie.
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Sanders revint dans la cour de l’hôpital. Il la traversa, alla jusqu’à la clôture dans la direction de l’hôtel en ruine, à présent caché par des arbres. Un sentier y conduisait à travers bois, passant devant les ruines abandonnées. Sanders sauta par-dessus la clôture puis dans l’air sombre se dirigea vers l’hôtel.

Dix minutes plus tard, debout en haut des larges marches qui descendaient jusqu’aux colonnes effondrées, il vit Suzanne Clair marchant au clair de lune au-dessous de lui. En quelques endroits la zone de cristallisation avait traversé la grand-route et les broussailles qui la bordaient avaient commencé à se vitrifier par plaques. Leurs feuilles brunes émettaient une faible luminosité. Suzanne marchait à travers les buissons, sa longue robe balayant le sol cassant. Sanders vit que ses chaussures et le bas de sa robe commençaient à se cristalliser et les minuscules prismes étincelaient au clair de lune.

Sanders descendit les marches, écartant du pied les fragments de marbre entre les colonnes. Suzanne se retourna et le vit approcher. Un instant elle recula vers la route, puis le reconnut et se hâta de remonter l’allée envahie par les herbes.

— Edward !

Sanders tendit les mains pour la soutenir de peur qu’elle ne trébuche mais Suzanne vint se jeter contre sa poitrine. Sanders l’entoura de ses bras, sentit ses cheveux sombres contre sa joue. Sa taille et ses épaules étaient glacées, la robe de soie froide sous ses mains.

— Suzanne, j’ai pensé que vous seriez ici. Il tenta de l’écarter de lui pour voir son visage mais elle l’étreignait toujours avec la force d’une danseuse faisant un pas compliqué avec son partenaire. Elle détournait les yeux et paraissait parler aux ruines par dessus son épaule gauche.

— Edward, je viens ici chaque nuit. Elle montra du doigt les étages supérieurs de l’hôtel. J’étais là hier, je vous ai vu sortir de la forêt ! Savez-vous, Edward, que vos vêtements brillaient !

Sanders fit un signe de tête puis monta avec elle l’allée jusqu’aux marches. Comme pour arranger ses cheveux, Suzanne tenait une main sur son front, de l’autre elle serrait la main de Sanders sur sa taille froide.

— Max sait-il que vous êtes ici ? Il enverra peut-être un domestique pour veiller sur vous.

— Cher Edward ! Suzanne rit pour la première fois. Max n’en a pas la moindre idée, il dort, le pauvre, il se rend compte qu’il vit à la limite d’un cauchemar. Elle s’arrêta, et pour que Sanders ne pût penser qu’elle faisait allusion à sa propre condition, ajouta : la forêt, bien sûr. Il n’a jamais compris ce que cela signifie. Mais vous le comprenez, Edward, je l’ai vu tout de suite.

— Peut-être. Ils montèrent les marches, passèrent devant les tambours des colonnes renversées et entrèrent dans le grand hall. La coupole au-dessus de l’escalier s’était effondrée et Sanders vit un groupe d’étoiles. Après la lumière de la forêt le hall paraissait presque obscur. Le médecin sentit que Suzanne se détendait immédiatement. Elle lui prit la main et le guida, ils passèrent à côté du lustre en morceaux, montèrent au premier étage, tournèrent dans un couloir à gauche. À travers les panneaux brisés Sanders vit les coques mangées des vers de hautes armoires et des lits effondrés, monuments abandonnés dans quelque mausolée du passé oublié de l’hôtel.

— Nous voilà arrivés. Suzanne entra par une porte fermée à clef dont les panneaux s’étaient effondrés. Dans la pièce les meubles Empire étaient encore en place, un bureau se dressait dans un coin près de la fenêtre et une coiffeuse sans miroir encadrait une vue de la forêt. La poussière et la moisissure couvraient le sol, on y discernait les empreintes d’un petit pied.

Suzanne s’assit sur le lit, ouvrit sa robe d’intérieur avec les gestes paisibles d’une épouse rentrant au foyer avec son mari.

— Qu’en pensez-vous, Edward ? C’est mon pied-à-terre, ou est-ce plus près des nuages que ce terme ne l’indiquerait ?

Sanders regarda la pièce poussiéreuse, cherchant quelque objet personnel de Suzanne, mais à part les pas sur le sol il n’y avait rien d’elle ici, elle vivait tel un fantôme dans les chambres vides de l’hôtel blanc.

— J’aime cette pièce, on a une vue magnifique sur la forêt.

— Je ne viens ici que le soir, quand la poussière ressemble au clair de lune.

Sanders s’assit sur le lit à côté d’elle. Il jeta un coup d’œil au plafond, craignant à demi que l’hôtel ne s’effondre en un cratère plein de poussière, où Suzanne et lui disparaîtraient. Il attendit de s’accoutumer à l’obscurité, pensant au contraste entre Suzanne et cette pièce dans l’hôtel abandonné aux meubles Empire éclairés par la lune et le chalet fonctionnel mais ensoleillé où Louise et lui s’étaient aimés ce matin. Le corps de Louise étendu à côté de lui comme un morceau du soleil, une odalisque d’or prise au piège pour un pharaon dans sa tombe. Et tenant à présent le corps froid de Suzanne dans ses bras, ses mains évitant de toucher le visage près du sien dans l’obscurité, pâle lampe, lune à son déclin, il se rappela les paroles de Ventress. Le temps va nous manquer, le temps s’épuise. Et comme se retirait le temps, ses rapports avec Suzanne, vidés de tout sauf de l’image de la lèpre avec ce qu’elle représentait en son esprit, se dissolvaient dans la poussière qui les entourait, où qu’ils se trouvassent hors de la forêt.

— Suzanne. Il s’assit à côté d’elle, tenta de masser ses mains pour les réchauffer. Ses seins lui avaient paru des coupes de glace. Demain je rentre à Port Matarre. Il est temps que je parte.

— Quoi ? Suzanne se couvrit de sa robe, cachant les blanches courbes de son corps. Mais, Edward, j’avais pensé que…

— Ma chère, dit Sanders en lui prenant la main, à part tout ce que je dois à Max, il y a mes malades à Fort Isabelle. Je ne peux les abandonner comme cela.

— Ils étaient aussi mes malades. La forêt s’étend partout, ni vous ni moi ne pouvons plus rien faire pour eux.

— Peut-être. À nouveau je ne pense qu’à moi, sans doute, et à vous.

Pendant qu’il parlait, elle s’était levée du lit et se tenait à présent debout en face de lui. Sa robe sombre effleurait la poussière du sol.

— Restez avec nous une semaine, Edward, Derain ne dira rien, il savait que vous veniez ici. Dans une semaine…

— Dans une semaine, nous serons peut-être tous obligés de partir. Croyez-moi, Suzanne. J’ai été pris au piège dans cette forêt.

Elle vint vers lui, son visage levé dans un rai de lune, comme si elle allait l’embrasser sur les lèvres. Mais il se rendit compte que c’était loin d’être un geste romantique. Suzanne lui montrait enfin son visage.

— Edward, savez-vous qui vous venez d’aimer, là, maintenant ?

Sanders caressa son épaule pour tenter de la rassurer.

— Suzanne, je sais, hier soir…

— Quoi ? Elle se détourna, cachant de nouveau son visage. Que voulez-vous dire ?

— Je suis désolé, Suzanne, fit Sanders en la suivant, ce n’est peut-être que vaine consolation, mais je porte ces lésions tout autant que vous.

Avant qu’il ait pu l’atteindre, elle s’était glissée à travers la porte. Il prit sa veste, et vit Suzanne marcher rapidement vers l’escalier. Quand il atteignit l’entrée, elle était à plus de cinquante mètres de lui au milieu des colonnes écroulées, sa robe sombre, comme un immense voile tandis qu’elle s’éloignait de l’hôtel blanc en courant sur les sentiers cristallins.

VI. Duel avec un crocodile

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