La forêt de cristal [The Crystal World - fr]
- Автор: Баллард Джеймс Грэм
- Год: 1967
- Язык: французский
- Год: Deno
- Переводчик: Claude Saunier
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La forêt de cristal [The Crystal World - fr]». Краткое содержание книги:
C’est ce que recèle la forêt de cristal où l’unité du temps et de l’espace sont la signature de chaque feuille et de chaque fleur.
Une « science-fiction » d’une beauté fantastique, qui nous révèle un univers où le temps a une dimension inversée et où la mort semble plus séduisante que la vie.
— Mais cette division en blanc et noir, Edward, pourquoi ? Ils ne sont que ce que vous voulez bien les faire.
— Croyez-vous ? Ce n’est pas si simple. Il se peut bien qu’il y ait quelque distinction fondamentale entre la lumière et les ténèbres, héritée des premières créatures vivantes. Après tout, être sensible à la lumière, c’est être sensible à toutes les possibilités de la vie même. Autant que nous le sachions, cette division est la plus forte qui soit, la seule même peut-être, renforcée chaque jour pendant des centaines de millions d’années. En son sens le plus simple, le temps en assure la continuité, et à présent que le temps se retire, nous commençons à voir plus clairement les contrastes entre toutes choses. Il n’est point question d’associer des notions morales à la lumière et aux ténèbres, je ne prends parti ni pour Ventress ni pour Thorensen. Isolés à présent, ils sont tous deux grotesques, mais la forêt les réunira peut-être. Là-bas, en ce pays d’arcs-en-ciel, rien ne se distingue de rien.
— Et Suzanne, votre dame ténébreuse, que signifie-t-elle pour vous ?
— Je n’en sais trop rien. Il est évident qu’en une certaine manière elle représente la léproserie et tout ce qu’elle peut bien signifier, les heures sombres de l’équinoxe. Croyez-moi, je reconnais à présent que mes motifs pour travailler à la léproserie n’étaient pas entièrement humanitaires, mais une simple acceptation ne m’est d’aucun secours. Naturellement, il existe un côté ténébreux de la psyché et je suppose que tout ce que l’on peut faire c’est de découvrir l’autre face pour tenter de réconcilier les deux — et c’est ce qui se passe là-bas dans la forêt.
— Combien de temps allez-vous rester à Mont Royal ?
— Encore quelques jours. Je ne peux partir immédiatement. De mon point de vue, mon voyage ici a été un échec complet, mais je les ai à peine vus et ils ont peut-être besoin de mon aide.
— Edward. Louise alla vers la fenêtre, tira sur le cordon de la persienne pour que les lames laissent entrer la lumière de l’après-midi. Silhouettée par le soleil derrière elle, son costume blanc, sa peau pâle, devinrent brusquement sombres. Comme elle jouait avec le cordon, ouvrant et fermant la persienne, son corps mince était tantôt éclairé, tantôt éclipsé comme une image dans un obturateur. Edward, une vedette de l’armée rentre à Port Matarre demain. Dans l’après-midi. J’ai décidé de partir…
— Mais, Louise…
— Il faut que je parte. Elle se tourna vers lui, menton levé. Il n’y a plus aucun espoir de retrouver Anderson, il doit être mort. Il faut que j’envoie l’article à mon bureau.
— Un article ? Ma chère, vous pensez à des choses insignifiantes. Sanders alla vers la desserte et la carafe de whisky. Louise, j’avais espéré que vous resteriez avec moi. Il s’arrêta là, conscient que Louise le mettait à l’épreuve, et peu désireux de la bouleverser. Quoi qu’il eût dit à propos de Suzanne, il savait que pour le moment, il lui fallait rester avec elle et Max. La lèpre de Suzanne n’avait fait qu’accroître son besoin de rester avec elle. Malgré son attitude distante de la nuit précédente, Sanders savait qu’il était seul à comprendre la nature réelle de son affliction et le sens qu’elle avait pour eux deux.
Louise prit son sac, il se tourna vers elle.
— Je vais demander à Max de téléphoner au camp et de vous envoyer une voiture.
Pendant le reste de l’après-midi, Sanders resta dans le chalet à observer le halo de lumière au-dessus de la lointaine forêt. Derrière lui, au-delà de la clôture, les lépreux avaient de nouveau avancé à travers les arbres. Quand la lumière de l’après-midi faiblit, la forêt de cristal retint l’éclat du soleil et les vieux et les vieilles vinrent à l’orée du bois et attendirent là comme des spectres nerveux.
Suzanne réapparut au crépuscule. Avait-elle dormi, ou était-elle restée assise dans sa chambre derrière les persiennes comme Sanders ? il n’avait aucun moyen de le savoir, mais au dîner elle parut encore plus repliée sur elle-même qu’à leur première réunion, mangeant avec une sorte de nervosité forcée comme si elle s’obligeait à avaler de la nourriture sans goût. Elle avait déjà fini quand Max et Sanders parlaient encore en buvant leur vin. Le rideau de velours noir derrière elle, placé évidemment devant cette seule fenêtre à l’intention de Sanders, rendait sa robe sombre presque invisible dans la faible lumière et du bout de la table où elle avait assis le médecin le masque blanc de son visage poudré semblait indistinct, voilé.
— Max vous a-t-il fait faire le tour de l’hôpital ? J’espère que vous avez été impressionné ?
— Oui, dit Sanders, il n’y avait pas de malades. Je suis surpris que vous soyez obligée d’aller dans ce dispensaire.
— Pas mal d’indigènes viennent pendant la nuit, expliqua Max. Le jour ils rôdent près de la forêt. Un des chauffeurs m’a dit qu’ils commencent à emmener leurs malades et leurs mourants dans la zone touchée par la cristallisation. Pour une sorte de momification instantanée, je suppose.
— Mais d’une telle splendeur, fit Suzanne. Comme une mouche dans l’ambre de ses propres pleurs ou un fossile vieux de millions d’années, faisant pour nous un diamant de son corps. J’espère que l’armée les laisse passer.
— Ils ne peuvent les arrêter, déclara Max. Si ces gens veulent se suicider, c’est leur affaire. L’armée est déjà bien trop occupée à s’évacuer elle-même de toute façon. Il se tourna vers Sanders. C’est presque comique, Edward. Aussitôt qu’ils établissent un camp quelque part il faut tout déménager et reculer de 500 mètres.
— À quelle vitesse s’étend la zone ?
— Trente mètres par jour, au plus. Selon la radio de l’armée, la panique n’est pas loin de se déclarer dans le foyer de Floride. La moitié de l’État a été évacué, la zone s’étend déjà des marais des Everglades jusqu’à Miami.
Suzanne leva son verre.
— Pouvez-vous imaginer cela, Edward ? Toute une ville ! Ces centaines d’hôtels blancs transformés en vitraux. Cela doit ressembler à Venise aux temps du Titien et de Véronèse, ou à Rome avec des douzaines de Saint-Pierre.
— À t’entendre, on croirait que c’est la Nouvelle Jérusalem, fit Max en riant. Avant de pouvoir te retourner, tu te retrouverais un ange dans une rosace.
Après dîner, Sanders attendit que Clair le laisse quelques instants seul avec Suzanne, mais Max prit un échiquier dans le meuble d’ébène et sortit les pièces. Quand Sanders et lui commencèrent à jouer, Suzanne s’excusa et se glissa hors du salon.
Sanders attendit une heure qu’elle revînt. À 10 heures il abandonna la partie, dit bonne nuit à Max et le laissa réfléchir aux possibilités des derniers coups.
Incapable de dormir, Sanders alla d’une pièce à l’autre dans le chalet, puis but ce qui restait de whisky dans la carafe. Dans une des chambres vides il trouva une pile de revues françaises illustrées et les feuilleta, cherchant la signature de Louise au bas des articles.
Sous le coup d’une impulsion il sortit du chalet dans la nuit. Il marcha vers la clôture. À 20 mètres du grillage il vit les lépreux assis sous les arbres au clair de lune. Ils s’étaient avancés en terrain découvert, s’exposant à la lumière de la Lune comme des baigneurs au soleil de minuit. Un ou deux marchaient péniblement à travers les rangées de gens à demi endormis par terre ou accroupis sur leurs ballots.
Se cachant dans l’ombre derrière le chalet, Sanders tourna la tête, suivit la direction de leurs regards. La forêt déversait une vaste nappe de lumière que seule interrompait l’indistincte forme blanche de l’hôtel Bourbon.