Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
— Et moi, je parie que tu as déjà ton idée, se mit à rire Isacco.
— La meilleure de la ville, je vous le jure, dit Donnola en posant la main droite sur son cœur. Des lits propres, pas trop de punaises, on y mange sain et bon marché. Vraiment la meilleure auberge de la ville… » Il fit une pause, embarrassé. « Et ils ne tiqueront pas devant des bonnets jaunes.
— Je croyais que cette ville était libérée des préjugés du monde chrétien.
— Elle l’est, docteur, je le jure », et Donnola posa de nouveau la main sur son cœur. « Mais pour parler franchement, vous devez bien comprendre que vous êtes quand même juifs. »
15
« Pourquoi on va avec lui et cet autre débile ? », demanda Mercurio à Benedetta, tandis qu’ils suivaient le moine et Zolfo. Après son plongeon dans le canal, il était gelé. Il laissait derrière lui un sillage d’eau saumâtre.
Benedetta haussa les épaules.
« Où on va ? demanda Mercurio au moine, d’une voix forte et d’un ton rageur.
— Quelque part où tu pourras te sécher et te changer », répondit le frère, en continuant à marcher. Il fit encore quelques pas, puis se retourna, fixant Mercurio de ses petits yeux acérés. « T’as quand même pas l’intention de me faire croire que tu es prêtre ? »
Mercurio, pris à contre-pied, s’arrêta. Les yeux du moine le mettaient mal à l’aise. « Non, bafouilla-t-il. Je… on a été attaqués par des brigands, pendant qu’on venait ici… Ils m’ont volé mes vêtements et j’ai trouvé ça », et il montra sa soutane. À ses pieds s’étalait une flaque d’eau. « C’est arrivé comme ça », dit-il en regardant Benedetta, dans l’espoir qu’elle lui vienne en aide.
Mais elle ne dit pas un mot.
« Allons-y », fit le frère, en reprenant sa marche.
Mercurio courba les épaules et lança un regard mauvais à Benedetta. « Il ne me plaît pas ce frère, murmura-t-il.
— Moi, aucun curé me plaît. »
Mercurio crut sentir une fêlure dans sa voix. « Même pas moi ? », dit-il en plaisantant.
Elle ne répondit pas mais fit quelques pas et dit : « Merci de pas nous avoir quittés ».
Mercurio fit semblant de n’avoir pas entendu. C’était grâce à elle, si le marchand ne l’avait pas tué, dans les ruelles de Rome. Pour cette raison, il se sentait obligé de lui montrer sa gratitude. Mais en même temps il la détestait, parce qu’il ne supportait pas de se sentir redevable. Cela ressemblait trop à ce qu’il avait éprouvé pour l’ivrogne qui l’avait sauvé dans la fosse d’égout. Et puis, il aurait voulu rester avec Giuditta. Il se demandait pourquoi. Peut-être que Benedetta, étant une fille, saurait le lui expliquer. Mais il n’avait pas l’habitude de se confier aux filles. Et surtout, elle n’aurait pas envie de parler de Giuditta. En tout cas, le terrain lui semblait glissant, à éviter.
Se dirigeant vers le sud, ils sortirent du petit centre habité de Mestre et se retrouvèrent dans une sorte de faubourg avec quelques chaumières alignées sur le côté droit de la route, éloignées les unes des autres d’une cinquantaine de pas. Chacune, basse et trapue, possédait un jardin potager. À gauche courait un canal aux rives irrégulières où poussaient des touffes de joncs.
Le moine frappa à la porte de l’une des chaumières. La porte était légère comme celle des granges, faite de planches de bois maintenues par des traverses clouées.
On entendit une tirette glisser dans une clenche. Une femme dans la quarantaine, avec des cernes immenses comme si elle ne cessait de pleurer, ouvrit la porte. « Bienvenue, frère Amadeo », dit-elle d’une voix monocorde mais agréable. Quand elle vit les trois jeunes gens, un sourire éclaira son visage. Puis, remarquant la soutane trempée de Mercurio, elle s’exclama : « Oh, Vierge Marie ! Rentre vite et mets-toi près du feu, mon garçon ». Elle fit un pas à l’extérieur et le prit par la main, avec une gentillesse décidée.
Mercurio se laissa entraîner dans l’unique pièce du rez-de-chaussée jusqu’à la grande cheminée allumée, où une personne pouvait tenir debout.
La femme prit une chaise et la mit près du feu, contre un des murs de brique. « Qu’est-ce que tu as fait à ta main ? », demanda-t-elle en voyant le bandage.
Mercurio haussa les épaules sans répondre, et regarda Zolfo. Celui-ci, qui ne quittait pas le prédicateur des yeux, n’eut pas conscience de son regard.
La femme vérifia le bandage. « Celui qui l’a fait a l’habitude des blessures, dit-elle. Et je m’y connais. » Elle regarda sa main. « Ce n’est rien, tu guériras vite. »
De nouveau, Mercurio haussa les épaules.
« Déshabille-toi, avant d’attraper du mal aux poumons », l’exhorta la femme, qui commença même à lui déboutonner sa soutane.
Mercurio l’arrêta net, embarrassé.
« Oh, allez, ne fais pas ton timide. J’en ai vu, des hommes nus, sans parler de mon mari. » Puis elle fit un rapide signe de croix. « Ne te méprends pas, mon garçon. J’ai toujours été une femme honnête et craignant Dieu. » Elle se mit à rire et recommença à déboutonner la soutane. « Depuis que mon mari est mort, je loue des lits aux saisonniers. Et après une journée de pluie, il n’y a pas de meilleur remède que de se réchauffer la peau nue devant le feu. »
Mercurio se tourna vers Benedetta. Il lui fit un signe, en mettant la main dans la poche de sa soutane.
Elle comprit immédiatement. Elle vint près de lui et, tout en prenant le sac avec les pièces d’or que Mercurio lui passait, lui dit : « Allons, elle a raison, déshabille-toi ». D’un mouvement vif et naturel, comme si elle arrangeait ses vêtements, elle glissa les pièces dans sa tunique.
« D’accord, d’accord », dit Mercurio qui, en un instant, se retrouva en caleçon.
Benedetta rit, et Mercurio se couvrit comme il put.
La femme aussi se mit à rire et se dirigea vers un coffre. Elle l’ouvrit, en tira une couverture et la jeta sur les épaules du garçon. « Voilà, maintenant tu peux enlever aussi ton caleçon. » Quand Mercurio l’eut ôté, la femme s’en empara et l’accrocha avec la soutane à de gros clous plantés entre les briques rouges du mur intérieur de la cheminée. Et elle orienta les chaussures ouvertes vers la chaleur.
« Il va lui falloir des vêtements », dit alors le frère.
La femme le regarda d’un air interrogateur.
« Peut-être que plus tard il deviendra un bon prêtre, dit-il, mais pour l’instant c’est seulement un garçon avec une soutane qui n’est pas à lui. »
La femme s’approcha de Mercurio et passa la main dans ses cheveux mouillés, écartant la mèche sur son front. Elle prit un torchon posé sur le manche d’une grande casserole et, sans façons, lui frotta la tête. Pour finir, elle lui arrangea de nouveau les cheveux.
Mercurio fut étonné. Il n’avait jamais imaginé permettre à quiconque de faire une chose pareille.
« Je m’appelle Anna del Mercato, tout le monde me connaît sous ce nom-là, dit la femme à Mercurio qui ne semblait pas décidé à parler. Trempé comme un poussin et muet, ajouta-elle en riant à l’adresse du moine. Qui donc m’as-tu apporté, frère Amadeo ?
— Pietro Mercurio des Orphelins de San Michele Arcangelo », déclara d’un trait Mercurio.
La femme éclata d’un grand rire. Mais sans malice. Avec une chaleur aussi agréable que celle de la cheminée, pensa Mercurio.
« Quel nom ! Ça pourrait être un noble espagnol, avec un nom aussi long. Mais ce n’est pas possible parce que saint Michel Archange est le saint patron de Mestre. Autrement dit, tu es tombé pile dans la bonne ville, mon garçon. »