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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]

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Après bien des péripéties, voici Sévérian de retour sur Teur. Un Sévérian métamorphosé, fort de pouvoirs quasi divins et entraînant dans son sillage la Fontaine Blanche — cet objet astronomique qui est l’exact opposé d’un trou noir, un jaillissement de matière né de la semande de l’Autarque.
Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
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Dominant toutes ces formes spectrales, cependant, et incomparablement plus vivante (comme une montagne dominant la forêt noyée de brumes à ses pieds, il y avait la course de l’étoile blanche qui était moi-même. J’étais là également ; et je vis devant moi, en apparence encore à une très grande distance (tout en sachant qu’il était beaucoup plus près qu’il ne le paraissait) le soleil écarlate qui allait être, après tant de siècles, à la fois ma destruction et mon apothéose. À sa droite et à sa gauche, Skuld le brave et Verthandi la boudeuse paraissaient des lunes sans importance. Le point noir comme la nuit de Teur rampait sur sa face, presque perdu au milieu de ses diaprures ; et dans les minutes d’agonie de cette nuit j’avançai souterrainement, stupéfait et émerveillé.

CHAPITRE XLII

Ding, ding, dong !

Lorsque j’avais pénétré dans le Manoir secret, je ne m’étais guère préoccupé de ma destination. Ou plutôt, c’est à peine si j’en avais eu conscience ; sans y penser, j’avais dirigé mes pas vers l’hypogée Amaranthine, comme je finis par m’en rendre compte. J’avais l’intention d’apprendre qui siégeait sur le trône du Phénix et de faire valoir mes prétentions si j’en avais la possibilité. Quand le Nouveau Soleil arriverait, notre empire allait avoir besoin d’un souverain qui comprenne ce qui se passe ; du moins était-ce ce que pensais.

Une certaine porte du Manoir secret ouvrait derrière la tenture de velours qui pendait derrière le trône. Je l’avais scellée de mon mot de passe dès la première année de mon règne, et avais suspendu des cloches dans l’étroit intervalle entre le mur et la tenture, si bien que personne n’aurait pu s’y introduire sans les faire tinter – ce qu’aurait entendu l’occupant du trône.

À mon commandement, la porte s’ouvrit silencieusement et en douceur. Je sortis et la refermai derrière moi. Les clochettes, suspendues à des fils de soie, tintèrent doucement ; au-dessus d’elle, les cloches des battants desquelles pendaient les fils, murmurèrent avec des voix d’airain et laissèrent tomber une averse de poussière.

Je restai sans bouger, l’oreille tendue. Finalement, le jeu de cloches finit de tintinnabuler, mais pas avant que je n’eusse entendu le rire de la minuscule Tzadkiel au milieu de leur carillon.

« Qu’est-ce que ce bruit ? » À la finesse craquante de ses intonations, je reconnus la voix d’une vieille femme.

Une voix d’homme, profonde et grave, lui répondit, mais je ne pus distinguer ses mots.

« Des cloches ! s’exclama la vieille femme. On entend des cloches ! Seriez-vous devenu sourd au point de ne pas les entendre, chiliarque ? »

Je regrettais maintenant de ne pas avoir le batardeau avec moi ; j’aurais pu entailler la tenture et jeter un coup d’œil ; lorsque la voix grave reprit la parole, l’idée me vint que d’autres avaient dû se tenir à l’endroit où je me trouvais, un poignard effilé à la main. J’explorai la tenture du bout des doigts.

« Je vous dis qu’elles ont sonné. Envoyez quelqu’un vérifier. »

Peut-être existait-il de nombreuses déchirures dans ce tissu, car j’en trouvai une l’espace d’une respiration, faite par quelque observateur dont la taille devait être très légèrement inférieure à la mienne. Y appliquant mon œil, je vis que je me trouvais à trois pas à droite du trône. D’où j’étais, je ne voyais que le bras de son occupante, bras aussi fin qu’une pièce d’anatomie et se terminant par une main parcourue de veines bleues et couverte de diamants.

Devant le trône, tête ployée, était accroupie une forme d’une telle taille que je crus un instant avoir affaire au Tzadkiel qui commandait le vaisseau ; ses cheveux en broussailles étaient empesés de sang.

Derrière, se tenait un groupe d’ombres impalpables, les gardes, et à côté d’eux un officier sans casque que l’insigne et l’armure virtuellement invisible désignaient comme le chiliarque des prétoriens – bien qu’il ne fût évidemment pas celui qui occupait cette fonction sous mon règne, pas plus que celui que j’avais décroché de sa potence, à une époque inimaginablement lointaine.

Devant le trône et donc à la limite de ce que je pouvais voir, une femme en haillons s’appuyait sur un bâton sculpté. Elle prit la parole à l’instant où je l’aperçus. « Elles sonnent pour fêter la venue du Nouveau Soleil, autarque. Teur tout entière se prépare à son avènement.

— Au cours de notre enfance, grommela la vieille femme sur le trône, nous n’avions guère autre chose à faire qu’à lire les chroniques historiques. Nous n’ignorons donc pas qu’il y a eu des milliers de prophètes comme vous, ma pauvre sœur – que dis-je, une centaine de milliers. Cent mille pauvres fous qui se prenaient pour de grands rhéteurs et cherchaient surtout à faire d’eux de grands souverains.

— Autarque, répondit la femme en haillons, ne m’écouterez-vous pas ? Vous parlez de milliers, et de centaines de milliers. Mille fois au moins ai-je entendu des objections comme celle que vous m’avez présentée, mais vous n’avez pas encore entendu ce que j’ai à vous dire.

— Je t’écoute, répondit la femme sur le trône. Tu pourras parler tant que cela nous amusera.

— Je ne suis pas venue dans l’intention de vous amuser, mais pour vous dire que le Nouveau Soleil est déjà souvent venu parmi nous, vu parfois par une seule personne, parfois par quelques-unes. Vous ne devez pas oublier la Griffe du Conciliateur, car elle a disparu à notre époque.

— On l’a volée, grommela la vieille femme assise sur le trône. Nous ne l’avons jamais vue.

— Moi, si, rétorqua la femme au bâton sculpté. Je l’ai vue dans la main d’un ange quand je n’étais qu’une fillette et très malade. Cette nuit, en venant ici, je l’ai revue dans le ciel. Comme l’ont vue vos soldats, bien qu’ils aient peur de l’avouer. Comme l’a vue ce géant, venu lui aussi vous avertir et qui a été brutalisé pour cela. Et vous la verriez aussi, autarque, si seulement vous vouliez quitter ce tombeau.

— On a déjà vu de tels présages auparavant. Ils n’ont rien présagé du tout. Il faudra plus que la vue d’un astre barbu pour nous faire changer d’avis. »

Je songeai à m’avancer sur la scène pour mettre un terme à cette comédie, si je le pouvais ; cependant je demeurai où je me trouvais, me demandant pour qui ce genre de divertissement pouvait être mis en scène. Car c’était une comédie, et en fait une comédie à laquelle j’avais déjà assisté, quoique jamais dans le public. C’était la pièce du Dr Talos, lequel avait joué en personne le rôle de la vieille femme sur le trône, tandis que j’avais tenu, entre autres, celui de la femme au bâton.

Je viens juste d’écrire que je choisis de ne pas avancer, et c’est vrai. Mais le fait même de prendre cette décision se traduisit sans doute par un léger mouvement. Les petites cloches tintèrent de nouveau de leur rire cristallin, et la plus grosse du battant de laquelle elles dépendaient frappa un coup, bien que très faible.

« Des cloches ! s’exclama de nouveau la vieille femme. Toi, ma sœur, sorcière ou tout ce que tu voudras, sors ! Il y a des gardes à la porte. Dis à leur localistes que nous souhaitons savoir pourquoi sonnent ces cloches.

— Je ne quitterai pas cet endroit sur votre ordre, répondit la femme. J’ai déjà répondu à vos questions. »

Le géant leva les yeux à cette réplique, écartant ses cheveux plats d’une main couverte de sang. « Si les cloches sonnent », fit-il d’une voix grondante tellement grave que c’est à peine si on l’entendait, « c’est parce que le Nouveau Soleil arrive. Je ne les entends pas, mais je n’ai pas besoin de les entendre. » J’avais beau douter de ce que voyaient mes yeux, c’était bien Baldanders en personne.

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