Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #5
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 2-207-30489-2
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
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Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
Je savais qu’elle avait dû remonter Gyoll depuis la mer, puis emprunter un tributaire de Gyoll qui déroulait ses méandres au milieu des jardins où j’avais une fois dérivé en barque avec Jolenta. Je l’interpellai : « Comment t’es-tu laissé prendre et enlever à ton élément ? »
Peut-être parce qu’elle était une femme, sa voix n’était pas aussi profonde que ce à quoi je m’attendais, même si elle avait un timbre plus grave que celui de Baldanders ; elle s’égayait de quelque musique, comme si elle qui luttait pour franchir le seuil tout en parlant alors même qu’elle était manifestement en train de mourir, éprouvait une sorte d’immense joie qui ne devait rien à sa propre vie ou à celle du soleil. « Parce que je voulais vous sauver… »
Sa bouche se remplit de sang sur ces mots ; elle le recracha, et on aurait dit que l’on venait d’ouvrir la vidange d’un abattoir.
Je demandai : « Des tempêtes et des incendies qu’apportera le Nouveau Soleil ? Nous vous remercions, mais nous avons déjà été avertis. N’êtes-vous pas une créature d’Abaïa ?
— Pourtant si. » Elle s’était traînée dans l’entrée jusqu’à hauteur de la taille. Ses chairs paraissaient tellement pesantes qu’elles devaient s’arracher à ses os, sous l’effet de son propre poids ; ses seins pendaient comme des meules de foin à l’envers. Je compris que jamais elle ne pourrait retourner jusqu’à l’eau – qu’elle allait mourir ici, dans l’hypogée Amaranthine, et qu’il faudrait une escouade de cent hommes pour la mettre en pièces et de cent autres pour l’enterrer.
D’un ton impérieux, le chiliarque lui demanda : « Alors pourquoi ne devrions-nous pas vous tuer ? Vous êtes une ennemie de notre empire.
— Parce que je suis venue vous avertir. » Elle avait laissé tomber la tête sur le dallage, sur lequel elle reposait selon un angle si anormal qu’elle avait peut-être le cou brisé ; elle parlait néanmoins.
« Je peux vous donner une raison plus convaincante, chiliarque, dis-je. Parce que je vous l’interdis. Elle m’a sauvé une fois la vie lorsque j’étais enfant, et je me souviens de ses traits comme je me souviens de toute chose. Je la sauverais maintenant si je le pouvais. » Regardant son visage, un visage d’une beauté surnaturelle rendu hideux sous l’affaissement dû à son propre poids, je demandai : « Vous en souvenez-vous ?
— Non. Ce n’est pas encore arrivé. Mais cela se produira, car vous avez parlé.
— Quel est votre nom ? Je ne l’ai jamais su.
— Jutuma. Je veux vous sauver… pas plus tôt. Tous vous sauver. »
Valéria siffla : « Quand est-ce qu’Abaîa a voulu notre bien ?
— Toujours. Il aurait pu vous détruire… »
L’espace de six respirations elle fut incapable de continuer, mais je fis signe à Valéria et aux autres de garder le silence.
« Demandez à votre époux. En un jour, ou quelques jours. Au lieu de cela, il a voulu vous apprivoiser. Attraper Catodon… rejeter les siens. Quel bien ? Abaïa aurait pu faire un grand peuple de nous. »
Je me souvins alors de ce que Famulimus m’avait demandé, la première fois que je l’avais rencontrée : « Est-ce que le monde se réduit à une guerre du bien et du mal ? N’avez-vous jamais pensé que ce pourrait être quelque chose d’autre ? » Et je me sentis sur les premières marches d’un monde plus noble où je savais que cela pourrait être. Maître Malrubius m’avait conduit des jungles du Nord jusqu’à Océan en me parlant d’enclume et de marteau, et il me semblait aussi sentir ici la présence d’une enclume. Ce n’était qu’un aquastor, comme ceux qui avaient combattu pour moi sur Yesod, une entité créée par mon propre esprit ; il avait donc cru, comme moi-même, que l’ondine m’avait sauvé parce que je deviendrais bourreau et autarque. Il se pouvait que ni lui ni l’ondine ne fussent complètement dans l’erreur.
Tandis que j’hésitais, perdu dans des pensées de ce genre, Valéria, le chiliarque et la prophétesse avaient échangé des propos à voix basse ; mais bientôt l’ondine reprit la parole. « Vos jours sont comptés, maintenant… Un Nouveau Soleil… vous n’êtes que des ombres.
— Oui ! s’écria la prophétesse, qui parut prête à bondir de joie. Nous sommes les ombres projetées par sa venue. Que pourrions-nous être de plus ?
— Un autre vient », dis-je, car il me semblait entendre un bruit de pas précipités. Même l’ondine souleva la tête pour écouter.
Le bruit, quoi que ce fût, ne cessait de grandir. Un vent étrange se mit à siffler dans cette longue salle, agitant ses antiques rideaux et jonchant le sol de poussière et de perles. Avec un rugissement de tonnerre, il fit claquer les doubles portes ouvertes par la taille de l’ondine, portant avec lui le parfum – sauvage et salin, aussi fétide et fécond que celui d’une intimité féminine que l’on ne peut oublier une fois qu’on l’a senti. Si bien qu’à cet instant-là je n’aurais pas été surpris d’entendre le grondement des vagues et le cri des mouettes.
« C’est la mer ! » m’exclamai-je. Puis, comme j’essayais d’ajuster mon esprit avec ce qui avait certainement dû arriver, j’ajoutai : « Nessus doit être sous les eaux !
— Nessus a été inondée il y a deux jours », fit Valéria dans un soupir.
Je la pris pendant qu’elle parlait ; son corps fragile paraissait plus léger que celui d’un enfant.
Arriva alors la vague, la vague aux destriers innombrables à crinière blanche qui vint faire bouillonner son écume sur les épaules de l’ondine, si bien que le temps d’une respiration je la vis comme si elle appartenait à deux règnes à la fois, le minéral et l’animal. Elle souleva plus haut sa lourde tête devant leur chevauchée et poussa un cri de triomphe et de désespoir. C’était le gémissement de la tempête balayant les océans, un cri que j’espère bien ne jamais entendre à nouveau.
Les prétoriens escaladaient les marches du trône pour échapper aux eaux et le jeune officier qui m’avait paru si apeuré et faible s’empara par la main de la sœur de Jader (qui n’était plus prophétesse, n’ayant plus rien à prophétiser) et l’entraîna avec lui.
« Je ne me noierai pas, gronda Baldanders. Et le reste est sans importance. Sauve-toi si tu peux. »
J’acquiesçai sans réfléchir et repoussai la tenture de ma main libre. Les prétoriens se pressaient vers le fond de la salle, si bien que les cloches qui par trois fois avaient retenti pour moi se mirent à sonner furieusement et finirent par rompre leurs liens desséchés et tomber dans un tintamarre effrayant.
Non pas dans un murmure mais avec un hurlement, je lançai le mot qui ne serait plus jamais employé et qui commandait la porte scellée par laquelle j’étais arrivé.
Elle s’ouvrit et il en sortit l’assassin, toujours muet, à demi conscient, encore hébété par son séjour dans les plaines de cendre de la mort. Je lui ordonnai d’arrêter, mais il avait aperçu la couronne de Valéria et son pauvre visage ravagé en dessous.
Sans doute devait-il être un escrimeur réputé ; aucun maître d’armes n’aurait pu frapper plus rapidement. Je vis l’éclair de la lame empoisonnée, puis sentis la douleur brûlante du coup qui passa du corps misérablement maquillé de Valéria dans le mien, où il rouvrit la blessure que m’avait laissée l’averne d’Agilus, bien des années auparavant.
CHAPITRE XLIV
Marée matinale