Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #5
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 2-207-30489-2
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
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Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
— Et quoi d’autre ? fit Valéria d’un ton impérieux.
— Rien d’autre, autarque, rien d’autre !
— Je le lis dans vos yeux ! Et si ce n’est pas bientôt sur votre langue, ce secret sera enterré avec vous.
— Une simple rumeur sans fondement, autarque. Aucun de nos hommes n’a rapporté quoi que ce soit.
— Au fait ! »
L’abattement parut s’emparer du jeune officier. « On dit que l’on a vu réapparaître Sévérian le Boiteux, autarque. Dans les jardins, autarque. »
C’était maintenant ou jamais. Je soulevai les plis de la tenture et en sortis, tandis qu’au-dessus de moi tintaient les clochettes et qu’au-dessus d’elle une grande cloche sonnait un glas de trois coups.
CHAPITRE X LIII
Marée vespérale
« Vous n’êtes pas davantage surpris de me voir que je ne le suis moi-même de vous trouver ici », dis-je. Pour au moins trois d’entre eux, c’était vrai.
Baldanders (que je ne me serais jamais attendu à revoir après l’avoir vu plonger dans le lac, et que j’avais cependant revu sous l’aspect que je lui connaissais autrefois, lorsqu’il avait combattu pour moi au pied du siège de justice de Tzadkiel) avait acquis de telles proportions qu’il devenait impossible de le considérer comme un être humain ; sa figure était encore plus lourde et déformée, et sa peau avait la blancheur de celle de la femme aquatique qui m’avait jadis sauvé de la noyade.
La fillette dont le frère m’avait supplié de lui faire l’aumône, à l’extérieur de leur cahute, était devenue une femme de soixante ans, sinon davantage, et si la vie errante lui avait donné minceur et peau brune, elle n’en avait pas moins la chevelure argentée. Un peu plus tôt, elle s’était redressée en s’appuyant sur son bâton d’une façon qui en faisait plus qu’un simple symbole de son art ; elle se tenait maintenant les yeux brillants, droite comme un jeune saule.
De Valéria je ne dirai rien, sinon que j’aurais dû la reconnaître instantanément, n’importe où. Ses yeux n’avaient pas vieilli. Ils possédaient toujours l’éclat de ceux de la fillette venue vers moi, emmitouflée de fourrures, dans l’Atrium du Temps ; et le Temps était sans pouvoir sur eux.
Le chiliarque salua et s’agenouilla devant moi comme l’avait fait autrefois le châtelain de la Citadelle, imité au bout d’un temps d’hésitation qui s’étira de façon gênante, par ses hommes et le jeune officier. Je leur fis signe de se relever et, pour donner à Valéria le temps de se remettre (je craignis quelques instants qu’elle ne s’évanouît ou pis), je demandai au chiliarque s’il n’avait pas été aspirant-officier à l’époque où j’occupais le trône du Phénix.
« Non, autarque, j’étais encore enfant.
— Pourtant vous m’avez manifestement reconnu.
— Il est de mon devoir de bien connaître le Manoir Absolu, autarque. Il y a dans certains endroits des portraits et des bustes de vous.
— Ils ne… »
Le filet de voix était tellement ténu que c’est à peine si je l’entendis ; je me tournai pour m’assurer que c’était bien Valéria qui venait de parler.
« Ils ne ressemblent pas réellement à ce que tu étais. Ils ressemblent à… »
J’attendis, me demandant ce qu’elle allait dire.
Elle agita une main dans un geste de vieille femme. « À l’image que je me faisais de toi, quand tu es revenu me chercher, à la tour familiale dans la Vieille Citadelle. Ils ressemblent à ce que tu es maintenant. » Elle eut un petit rire, puis éclata en sanglots.
Après cette voix menue, celle du géant fut comme le grondement d’une lourde charrette sur des pavés. « Tu es comme tu as toujours été, Sévérian, dit-il. Il y a peu de visages dont je me souvienne ; mais je me rappelle le tien.
— Tu disais, Baldanders, que nous avions une querelle à vider. Je préférerais qu’elle soit oubliée et que tu me donnes la main. »
Le géant se leva et me tendit sa patte ; je vis alors qu’il faisait deux fois ma taille.
Le chiliarque demanda alors : « Dispose-t-il de la liberté du Manoir Absolu maintenant, autarque ?
— Oui. Certes, il n’en est pas moins une créature du mal ; tout comme vous, tout comme moi-même.
— Je ne te ferai aucun mal, Sévérian, fit la voix grondante. Je ne t’en ai jamais fait. Lorsque j’ai jeté au loin ton joyau, j’ai agi ainsi parce que tu y croyais. Cela te faisait du mal ; du moins c’était ce qu’il me semblait.
— Et du bien aussi, mais tout cela est loin derrière nous. Oublions ces choses, si nous le pouvons. »
La prophétesse intervint. « Il a aussi fait le mal en disant ici que vous amèneriez la destruction. Je leur ai dit la vérité, à savoir que c’était la renaissance que vous nous apportiez, mais personne n’a voulu ajouter foi à mes paroles.
— Il a dit la vérité, répondis-je, aussi bien que vous. Pour qu’advienne le nouveau, il faut que soit balayé l’ancien. Qui plante le blé tue les herbes sauvages. Tous deux vous êtes des prophètes, bien que d’un genre différent ; et vous avez tous deux prophétisé selon les instructions que vous avait données l’Incréé. »
C’est alors que les grandes portes de lapis-lazuli et d’argent, à l’extrémité opposée de l’hypogée Amaranthine, des portes que sous mon règne on n’utilisait que lors des processions solennelles ou des cérémonies de présentation des ambassades étrangères, s’ouvrirent en grand ; et cette fois-ci ce ne fut pas un officier tout seul qui fit irruption dans l’hypogée, mais deux douzaines de soldats, au bas mot, brandissant chacun un fusil ou une lance à énergie. Ils tournaient même le dos au trône du Phénix.
Ils captèrent tellement mon attention pendant quelques instants, que j’en oubliai les nombreuses années qui s’étaient écoulées depuis que Valéria m’avait vu pour la dernière fois : car pour moi ce temps ne s’était pas compté en années, mais avait couvert peut-être quelque chose comme une centaine de jours. C’est ainsi que du coin de la bouche (comme nous le faisions autrefois, lorsque nous assistions ensemble à un rituel qui s’éternisait, de cette manière dissimulée de parler que j’avais appris enfant à utiliser pour communiquer derrière le dos de maître Malrubius) je murmurai pour elle : « Voilà quelque chose qui vaut la peine d’être vu. »
L’entendant suffoquer, je lui jetai un coup d’œil et vis ses joues ruisselantes de larmes ainsi que les dommages causés par le temps sur ses traits. Nous aimons d’autant plus lorsque nous comprenons que l’objet de notre amour ne possède rien d’autre ; et je ne pense pas avoir davantage aimé Valéria qu’en ces moments-là.
Je posai une main sur son épaule, et bien que ce ne fût ni le lieu ni l’heure des scènes intimes, je suis heureux de l’avoir fait, car il n’était de toutes les façons plus temps de rien. La géante commençait à ramper par l’entrée monumentale ; une main en premier, semblable à une bête à cinq pattes, puis un bras. Il était plus gros que le tronc de bien des arbres que l’on considère comme vieux, et aussi blanc que de l’écume de mer ; mais déformé par une brûlure craquelée qui continuait de saigner au fur et à mesure qu’elle progressait.
J’entendis la prophétesse marmotter quelque prière qui se terminait par l’invocation du Conciliateur et du Nouveau Soleil. Il est étrange de s’entendre adresser une prière comme à un dieu ; et plus étrange encore de se rendre compte que le suppliant a oublié votre présence.
Autre soupir de suffocation, et pas seulement de Valéria, cette fois, mais de nous tous, Baldanders excepté. Le visage de l’ondine venait d’apparaître avec son autre main et, bien qu’en réalité elle n’eût pas rempli cette vaste entrée, elle avait une tête si énorme avec la masse de ses cheveux verts et brillants, que l’on aurait dit qu’elle l’occupait toute. Il n’est pas rare d’entendre comparer les yeux, hyperboliquement, à des coupes, tellement ils sont grands. Ainsi en était-il des siens ; il en coulait des larmes de sang, comme de ses narines.