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Marina

Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:

Dans la Barcelone des années 1970, Oscar, quinze ans, a l'habitude de fuir le pensionnat où il est interne. Au cours de l'une de ses escapades, il fait la connaissance de Marina. Fascinée par l'énigme d'une tombe anonyme, Marina entraîne son jeune compagnon dans un cimetière oublié de tous. Qui est la femme venant s'y recueillir ? Et que signifie le papillon noir qui surplombe la pierre tombale ?
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— Voilà un bon métier, dis-je : conducteur de funiculaires. Les ascenseurs du ciel.

Marina me regarda, sceptique.

— J’ai dit une bêtise ? lui demandai-je.

— Non. Mais si c’est là toute ton ambition…

— Je ne sais pas quelle est mon ambition. Tout le monde ne voit pas les choses aussi clairement que toi. Marina Blau, prix Nobel de littérature et conservateur en chef des chemises de nuit de la famille royale.

Je lus une telle sévérité sur le visage de Marina que je regrettai aussitôt ma réponse.

— Quand on ne sait pas où on va, on n’arrive nulle part, dit-elle froidement.

Je lui montrai mon billet :

— Mais moi je sais où je vais.

Elle détourna les yeux. Nous montâmes en silence pendant quelques minutes. La silhouette de mon collège émergeait au loin.

— Architecte, murmurai-je.

— Quoi ?

— Je veux être architecte. C’est ça, mon ambition. Je ne l’avais encore dit à personne.

Du coup, elle sourit. Le funiculaire arrivait en haut de la montagne et cliquetait comme une vieille machine à laver.

— J’ai toujours rêvé d’avoir ma cathédrale personnelle, dit Marina. Tu as des suggestions ?

— Gothique. Donne-moi le temps et je te la construirai.

Le soleil frappa son visage et ses yeux brillèrent, rivés sur moi.

— Tu me le promets ? demanda-t-elle en me tendant sa paume ouverte.

Je serrai sa main avec force.

— Je te le promets.

L’adresse que Marina avait obtenue correspondait à une vieille maison qui était pratiquement au bord de l’abîme. Les broussailles avaient pris possession du jardin. Une boîte aux lettres rouillée se dressait au milieu comme une ruine de l’ère industrielle. Nous nous faufilâmes jusqu’à la porte. On distinguait des tas de cartons mal ficelés et remplis de vieux journaux. La peinture de la façade se décollait comme de la peau sèche, usée par le vent et l’humidité. L’inspecteur Víctor Florián ne gaspillait pas sa retraite en frais de représentation.

— C’est ici qu’on aurait besoin d’un architecte, dit Marina.

— Ou d’une entreprise de démolition.

Je frappai doucement à la porte. J’avais peur, en cognant plus fort, de faire basculer la maison dans le vide.

— Et si tu essayais avec la sonnette ?

Le bouton était cassé et l’on voyait dans ce qui en restait des connexions électriques datant d’Edison.

— Je ne mettrai pas mon doigt sur ce machin-là, répondis-je en frappant de nouveau.

Soudain, la porte s’ouvrit d’une dizaine de centimètres. Une chaîne de sûreté brilla devant deux yeux aux reflets métalliques.

— Qui êtes-vous ?

— Víctor Florián ?

— Ça, c’est moi. Ce que je vous demande, c’est : qui êtes-vous ?

La voix était autoritaire et sans une once de patience. La voix d’un homme habitué à dresser des procès-verbaux.

— Nous avons des informations concernant Mihaïl Kolvenik…, improvisa Marina en guise de présentations.

La porte s’ouvrit toute grande. Víctor Florián était un homme épais et musculeux. Je me dis qu’il n’avait pas dû changer de veste depuis le jour de son départ en retraite. Son expression était celle d’un vieux colonel sans guerre à livrer ni bataillon à commander. Un cigare éteint pendait de ses lèvres, et il avait plus de poils aux sourcils que la majorité des gens n’en ont sur tout le crâne.

— Qu’est-ce que vous savez de Kolvenik ? Comment vous appelez-vous ? Qui vous a donné mon adresse ?

Florián ne posait pas les questions, il mitraillait. Il nous fit entrer, après avoir jeté un regard au-dehors comme s’il craignait que nous ayons été suivis. L’intérieur de la maison était une vraie porcherie et sentait le renfermé. Il y avait plus de papiers que dans la bibliothèque d’Alexandrie, mais ils étaient tous en pagaïe, comme si un ventilateur les avait éparpillés.

— Allez dans le fond.

Nous passâmes devant une pièce dont le mur était tapissé de dizaines d’armes. Revolvers, pistolets automatiques, Mauser, baïonnettes… Avec moins d’artillerie que ça, on aurait pu démarrer une révolution.

— Sainte Vierge ! murmurai-je.

— Boucle-la, ce n’est pas une chapelle ! aboya Florián en fermant la porte de cet arsenal.

Le fond dont il avait parlé était une petite salle à manger d’où l’on pouvait voir tout Barcelone. Même en retraite, l’inspecteur continuait de tout surveiller d’en haut. Il nous indiqua un canapé plein de trous. Une boîte de flageolets entamée et une canette de bière Estrella Dorada sans verre étaient posées sur la table. Pension de flic, vieillesse de pauvre, pensai-je. Florián s’assit sur une chaise face à nous et prit un réveil de pacotille. Il le planta sur la table, juste sous nos yeux.

— Quinze minutes. Si, dans un quart d’heure, vous ne m’avez pas dit quelque chose que j’ignorais, je vous vire à coups de latte.

Il nous fallut passablement plus de quinze minutes pour relater tout ce qui nous était arrivé. À mesure que nous avancions dans notre récit, la façade que nous opposait Víctor Florián se lézardait. Et l’on devinait derrière un homme usé, apeuré, qui se terrait dans cette tanière avec ses vieux journaux et sa collection de pistolets. Quand nous eûmes terminé, il prit son cigare, et, après l’avoir examiné en silence pendant près d’une minute, l’alluma.

Puis, le regard perdu dans la brume qui donnait à la ville un aspect irréel, il parla.

16

— En 1945, j’étais déjà inspecteur à la brigade judiciaire de Barcelone, raconta Florián. Je pensais demander mon transfert à Madrid, quand j’ai été chargé de l’affaire Velo-Granell. La brigade enquêtait depuis trois ans sur Mihaïl Kolvenik, un étranger que le régime ne voyait pas d’un très bon œil… Mais ils avaient été incapables de prouver quoi que ce soit. Mon prédécesseur dans le dossier avait renoncé. Velo-Granell était protégée par un mur d’avocats et un labyrinthe de sociétés financières où tout se perdait dans les nuages. Mes supérieurs m’ont fait miroiter ça comme une chance unique pour ma carrière. Des affaires comme celle-là, me disaient-ils, vous propulsaient dans un bureau personnel au ministère avec chauffeur et horaires à la carte. Ambitieux devrait rimer avec imbécile…

Florián observa une pause pour savourer ses paroles et s’adresser à lui-même un sourire sarcastique. Il mordillait son cigare comme si c’était un bâton de réglisse.

— Lorsque j’ai étudié le dossier, continua-t-il, j’ai constaté que ce qui avait débuté comme une banale enquête sur des irrégularités financières et des possibles fraudes avait fini par se transformer en une affaire dont personne ne savait plus exactement de quel service elle relevait. Extorsion de fonds. Vols. Tentative d’homicide… Et il y avait encore autre chose… Il faut que vous sachiez que j’avais déjà une large expérience en matière de malversations, évasion fiscale, fraude et corruption de fonctionnaires… C’est vrai que ces irrégularités n’étaient pas toujours sanctionnées, l’époque était différente, mais enfin nous savions tout.

Mal à l’aise, Florián s’immergea dans le nuage bleu de sa fumée.

— Pourquoi avoir accepté, alors ? demanda Marina.

— Par suffisance. Par ambition et par envie, répondit Florián en employant pour lui-même le ton que je l’imaginais réserver aux pires criminels.

— Peut-être aussi pour chercher la vérité, aventurai-je. Pour que justice soit faite…

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