Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]
- Автор: Дик Филип Кайндред
- Год: 1988
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-22451-0
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
Ruth fit une grimace dégoûtée.
— J’aimais les sequins dont elle avait décoré le couvercle de la cuvette des cabinets dans son appartement de Santa Monica.
— C’est moi qui les avais collés. Pendant ce temps, elle était plantée, le regard perdu dans le vide, à parler des soucoupes volantes.
— Des soucoupes volantes, répéta-t-il.
Il se rappelait. Un jour, Monica lui avait déclaré avec le plus grand sérieux que la musique des sphères était produite par les soucoupes volantes qui entraient en collision, surtout la nuit. C’est vers trois heures du matin, quand on est réveillé, qu’on les entend le mieux, avait-elle précisé.
— Elle était bonne au lit ? s’enquit Ruth.
— Elle était vierge.
— Quoi ? Tu veux dire que tu ne l’as jamais tringlée ? Que personne ne lui avait fait sauter sa bande de garantie ? (Ruth le dévisagea en écarquillant les yeux.) Allons donc ! Tu parles d’une liaison ! Du néant sublimé ! Peut-être que c’est elle qui n’a pas voulu de toi, mais ça m’étonnerait. Elle était comme une chatte en chaleur.
— En fait, elle était meilleure que toi au lit.
— Ça non plus, je ne le crois pas.
— Qu’est-ce que tu crois ?
— Qu’elle était frigide à soixante-quinze pour cent et que c’était une chienne en rut pour le reste. Elle avait un faible pour les collégiens.
— J’en doute.
Pourtant, il avait entendu dire cela de Monica. Ce qu’il aimait surtout chez cette dernière, c’était la faculté qu’elle avait de voir le monde d’un point de vue original, inédit. Selon une perspective toute personnelle. Les choses les plus simples l’intriguaient et l’amusaient. Elle était capable de rester des heures à regarder raser un building au laser. Et elle revenait tout placidement, couverte de poussière de plâtre. Ce qui, comme disait Ruth, n’était pas pour elle un inconvénient majeur.
Entraîné par Monica, il avait régressé avec bonheur. Ils étaient des enfants retardés, ils allaient au zoo, à Luna Park, ils exploraient le château de la sorcière, ils se rendaient dans tous les terrains de jeux, tous les parcs à l’usage des bambins. Monica adorait les petits. En ce temps-là, en tout cas. Dieu seul savait quelles avaient pu être ses inclinations ultérieures.
— Je pensais que tu pourrais peut-être me dire comment la retrouver, reprit-il.
— Aujourd’hui, ou elle se balance d’arbre en arbre, ou elle est morte. Elle faisait partie des rares personnes que je connaissais qui s’étaient grillé la cervelle avec autre chose que des stups. Elle se défonçait à l’eau du robinet. Pouah !
— Je n’ai jamais réussi à me rappeler la marque du drôle de vieux flipflap qu’elle conduisait. Ce devait être une antiquité et probablement…
— Oui, il appartenait originellement à un étudiant qui l’avait gonflé pour elle, dit Ruth avec irritation. Mais est-il indispensable de parler de Monica Buff ? Monica et son carton rempli de dessins à l’encre qu’elle montrait à tout le monde. Des animaux. Des crapauds fumant le cigare et jouant aux échecs.
Ruth fit la moue.
— Je reconnais que ce n’était pas une artiste.
— Mais ce carton et ces crapauds étaient sa justification dans l’existence. Ils expliquaient pourquoi elle ne se lavait pas les cheveux et ne se baignait pas. Tu savais qu’elle était analphabète ?
— Tu veux dire qu’elle avait de la difficulté à lire ? demanda Jason, surpris.
— Non, elle ne savait pas lire. Elle a grandi du côté de Big Sur, au sud de San Francisco. Son père avait fichu le camp. Ils touchaient l’assistance et vivaient dans une communauté. Il n’y avait pas de véritable école. Les adultes passaient leur temps à ne rien faire sinon à rouler des joints et elle n’a jamais appris à lire.
— Je ne peux pas le croire.
— Qu’est-ce que tu ne peux pas croire ? Que tu couchais avec une fille qui ne savait ni lire ni écrire, qui ne se lavait pas ? Que cherches-tu exactement chez une femme, Jason ? Quelque chose d’humain – ou de non humain ?
Il s’esclaffa.
— Je vais te resservir, dit Ruth.
Elle se leva péniblement et, tout en se frottant le bas-ventre, s’approcha d’une démarche mal assurée de la table sur laquelle trônaient les bouteilles au milieu d’écorces de citron, de morceaux de sucre et de glaçons à demi fondus. Elle adressa à Jason un béat sourire de myope. Au moins, maintenant, une partie des couleurs qui lui bariolaient la figure étaient effacées. Dans le demi-jour, sa bouche évoquait un foie mûr. Écœuré, Jason repoussa la comparaison. Qu’avait-il contre elle ? Elle ne lui avait jamais fait de mal. En fait, elle lui sauvait la vie en lui permettant de vivre chez elle.
Je suppose que c’est vrai : elle est trop vieille, trop ridée. Elle doit teindre ses cheveux, ils sont ternes. De vieux cheveux. Aucun rapport avec ceux de Kathy, par exemple. Des cheveux qui ont l’air de cheveux, en tout cas.
Ce n’était pas juste de comparer Ruth à une fille de dix-neuf ans. Ou même à Monica Buff. Mais la comparaison s’imposait à son esprit, l’empêchant de se sentir attiré par Ruth Rae. Si bonne – du moins, si expérimentée – fût-elle au lit.
Je l’utilise comme Kathy m’a utilisé. Comme McNulty utilise Kathy.
McNulty… Et si j’avais un micro-émetteur sur moi ?
Jason Taverner s’empara précipitamment de ses vêtements et s’engouffra dans la salle de bains. Là, assis sur le bord de la baignoire, il se mit en devoir de les inspecter les uns après les autres.
Il lui fallut une demi-heure mais il finit par le repérer. Pourtant, il était tout petit. Il le jeta dans les toilettes, tira la chasse et, bouleversé, regagna la chambre.
Ainsi, après tout, ils savent où je suis. Je ne peux plus rester. Et j’ai mis Ruth Rae en danger pour rien.
— Attends, dit-il à voix haute.
— Oui ?
Ruth s’adossa avec lassitude au mur de la salle d’eau, les bras croisés sous les seins.
— Les micro-émetteurs ne donnent que des localisations approximatives. À moins qu’un intercepteur branché sur leurs signaux ne les détecte. Jusqu’à présent…
Comment savoir ? Après tout, McNulty avait attendu Jason chez Kathy, mais était-il venu parce qu’il était remonté jusqu’au micro-émetteur ou parce qu’il savait que Kathy habitait là ? Tourneboulé par trop d’angoisse, de sexe et de scotch, Jason n’arrivait pas à se souvenir. Assis sur le rebord de la baignoire, il se grattait le front en réfléchissant de toutes ses forces pour se remémorer les termes exacts qui avaient été prononcés quand Kathy et lui s’étaient trouvés face à face avec McNulty en rentrant.
Ed… Ils ont dit qu’Ed m’avait collé un micro-émetteur. Donc le micro-émetteur m’avait localisé. Mais…
Peut-être, cependant, que l’émetteur avait seulement indiqué une zone imprécise et que les pols avaient supposé – à juste titre – qu’il se trouvait dans la piaule de Kathy.
— Bon Dieu ! dit-il à Ruth d’une voix blanche, j’espère que les pols ne vont pas rappliquer chez toi à cause de moi. Ce serait un comble ! (Il secoua la tête pour s’éclaircir les idées.) Tu n’aurais pas un café super chaud ?
— Je vais brancher la plaque chauffante.
Vêtue en tout et pour tout d’un bracelet d’esclave, Ruth trottina pieds nus jusqu’à la cuisine. Quelques instants plus tard, elle revint avec un énorme gobelet en plastique portant l’inscription : « les routiers sont sympas. » Il le lui prit des mains, avala d’un trait le café bouillant.