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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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31. En ce qui me concerne, tout ce qui, dans la justice elle-même, est au-delà de la mort me semble de la pure cruauté. Et notamment pour nous, qui devrions avoir le souci de remettre à Dieu les âmes telles qu'elles sont normalement, ce qui est impossible après les avoir agitées et désespérées par des tortures insupportables.

32. Il y a quelque temps, un soldat prisonnier aperçut, depuis la tour où il était enfermé, que la foule se rassemblait sur la place, et que des charpentiers y dressaient leurs ouvrages ; il crut que c'était pour lui, et ayant pris la résolution de se tuer, ne trouva rien pour mettre son projet à exécution qu'un vieux clou de charrette que le hasard mit entre ses mains. Il s'en donna donc deux grands coups à la gorge, mais voyant que c'était en vain, il s'en donna alors un troisième dans le ventre, où il laissa le clou enfoncé. Le premier de ses gardes qui pénétra dans sa cellule le trouva dans cet état, vivant encore, mais à terre et tout affaibli par ses coups. Pour profiter du temps qui lui restait avant qu'il défaillît, on lui prononça sa sentence ; et l'ayant entendue, comme il n'était condamné qu'à avoir la tête tranchée, il sembla reprendre un peu de forces : il accepta le vin qu'il avait d'abord refusé, et remercia ses juges de la douceur inespérée de leur condamnation, disant qu'il avait choisi de se donner la mort par crainte d'une mort plus dure et insupportable : voyant les apprêts qui se faisaient sur la place, il avait cru qu'on allait le faire souffrir par quelque horrible supplice. Et il parut délivré de la mort parce que celle-ci n'était plus la même !

33. Si l'on veut que ces exemples de sévérité servent à maintenir le peuple dans ses devoirs, je conseillerais plutôt qu'ils soient appliqués aux cadavres des criminels. Car les voir privés de sépulture, les voir bouillir et mettre en pièces, cela ferait presque autant d'effet sur le peuple que les souffrances qu'on inflige aux vivants — bien que cela soit peu de chose ou rien du tout en fait, comme Dieu le dit : « Ils tuent les corps, et après il ne leur reste plus rien à faire.» [Bible Luc, XII, 4] Et les poètes soulignent à l'envi l'horreur de ces actes, pires que la mort :

Un roi demi brûlé, les os mis à nu,

Dégouttant de sang noir, traîné à terre.

[Cicéron Tusculanes I, xvi]

 

34. Je me suis trouvé un jour à Rome au moment où on allait exécuter Catena, un voleur notoire159. On l'étrangla sans que cela soulève aucune émotion dans l'assistance, mais quand vint le moment de le démembrer, le bourreau ne donnait pas un coup sans que la foule ne réagisse avec des cris plaintifs et des exclamations, comme si chacun eût prêté sa propre sensibilité à cette charogne.

35. Il faut exercer ces excès inhumains sur l'enveloppe inerte et non sur la chair vivante. Ainsi Artaxerxès, dans un cas à peu près semblable, amollit la rigueur des anciennes lois de Perse : il ordonna que les Seigneurs qui avaient failli à leur charge, au lieu d'être fouettés comme c'était l'habitude, fussent dépouillés de leurs vêtements, et que ceux-ci soient fouettés à leur place ; et au lieu de leur arracher les cheveux comme autrefois, il ordonna qu'on leur enlève seulement leur chapeau.

36. Les Égyptiens, si dévots pourtant, estimaient qu'ils satisfaisaient tout à fait la justice divine en lui sacrifiant des simulacres de porcs peints en effigie ; voilà une invention hardie que celle qui consiste à vouloir payer Dieu, substance si essentielle, en peinture et faux-semblant !...

37. Je vis à une époque où abondent les exemples effarants de ce vice, à cause des désordres entraînés par nos guerres civiles. Et l'on ne voit rien de pire dans l'histoire ancienne, que ce à quoi nous assistons tous les jours. Mais cela ne m'y a nullement habitué. Je ne pouvais pas croire, avant de l'avoir vu moi-même, qu'il puisse y avoir des esprits assez monstrueux pour être capables de commettre des meurtres rien que pour le plaisir, découper à la hache les membres de quelqu'un, s'exciter à inventer des tortures inusitées et des morts nouvelles ; et sans que tout cela soit causé, ni par l'inimitié, ni l'appât du profit, mais à cette seule fin que de jouir du plaisant spectacle des gestes et mouvements pitoyables, des gémissements et des cris lamentables d'un homme mourant dans des souffrances terribles. Voilà certes le point ultime que la cruauté puisse atteindre. « Qu'un homme tue un homme sans colère, sans crainte, seulement pour le voir expirer...» [Sénèque Épitres, ou Lettres à Lucilius XC]

38. En ce qui me concerne, je n'ai jamais pu voir sans déplaisir poursuivre et tuer une bête innocente, sans défense, et qui ne nous a rien fait ! Et comme il arrive assez couramment que le cerf, se sentant hors d'haleine et à bout de forces, n'a plus rien d'autre à faire que de se retourner et de se rendre à nous qui le poursuivons, implorant notre pitié,

Et par ses plaintes, sanglant, comme une âme en peine...

[Virgile Énéide VII, 501]

cela m'a toujours semblé un spectacle très déplaisant160.

39. Je ne prends guère de bête vivante à qui je ne redonne la clé des champs. Pythagore en achetait aux pêcheurs et aux oiseleurs pour en faire autant.

Je crois que c'est du sang des bêtes sauvages,

Que le fer a été maculé tout d'abord.

[Ovide Les Métamorphoses XV, 106]

Un naturel sanguinaire à l'égard des bêtes témoigne d'une propension naturelle à la cruauté.

40. Quand on se fut habitué, à Rome, aux spectacles de mises à mort d'animaux, on en vint aux hommes et aux gladiateurs. La Nature, je le crains, a donné à l'Homme un penchant à l'inhumanité. Personne ne prend plaisir à voir des bêtes jouer et se caresser — et tout le monde en prend à les voir s'entre-déchirer et se démembrer.

41. Qu'on ne se moque pas de la sympathie que j'ai pour elles : la théologie elle-même nous ordonne d'avoir de la mansuétude à leur égard. Elle considère que c'est un même maître qui nous a logés dans ce palais pour être à son service, et donc que les bêtes sont, comme nous, de sa famille ; elle a donc raison de nous enjoindre d'avoir envers elles du respect et de l'affection. Pythagore emprunta l'idée de la métempsychose aux Égyptiens, mais elle a été adoptée depuis par plusieurs peuples, et le fut par nos druides :

Les âmes ne meurent pas ; après avoir quitté leur séjour,

Elles vont vivre dans nouvelles demeures, où elles s'installent.

[Ovide Les Métamorphoses XV, 106]

 

42. La religion des anciens Gaulois considérait que les âmes, étant éternelles, ne cessaient de bouger et de changer de place d'un corps à un autre et associait à cette fantaisie une certaine idée de la Justice divine : ils pensaient que selon le comportement de l'âme, quand elle avait habité Alexandre par exemple, Dieu lui assignait ensuite un autre corps à habiter, plus ou moins pénible et ayant un rapport à sa condition :

Il enferme les âmes dans le corps silencieux des animaux,

Celles des cruels dans des ours, des voleurs dans des loups ;

Des fourbes dans des renards ; et après les avoir promenées

Par mille figures, durant de longues années

Les purifie enfin dans le fleuve de l'oubli,

Et leur rend forme humaine...

[Claudien Oeuvres : In Ruffinum II, 482]

 

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