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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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Chalk nota que Burris et Lona se tenaient par la main et il se concentra pour capter leurs émotions. Rien d’intéressant pour le moment. De la jeune fille émanait une sorte de moite contentement vaguement maternel. Oui, elle marcherait. Quand à Burris… jusque-là, on ne pouvait rien dire. Il était plus détendu. En fait, jamais Chalk ne l’avait encore vu détendu à ce point. Il avait de l’amitié pour la petite. Visiblement, elle l’amusait. Et l’intérêt qu’elle éprouvait pour lui lui faisait plaisir. Mais il n’était pas vraiment accroché. Il ne la tenait pas en très haute estime en tant que personne, en réalité. Elle ne tarderait pas à être follement amoureuse de lui mais il était peu vraisemblable que Burris lui rende la pareille. Cette différence de voltage pourrait engendrer un courant, une espèce d’effet de thermocouple, pour ainsi dire. Ce serait assez excitant. On verrait.

La fusée traversa la Chine d’est en ouest. Elle se mit en orbite au-dessus de l’ancienne Route de la Soie.

— Si j’ai bien compris, reprit Chalk, vous partez en voyage. C’est du moins ce que m’a dit Nick.

— C’est exact, répondit Burris. Nous avons établi notre itinéraire.

— Je suis d’une impatience ! s’exclama Lona. L’idée de partir me surexcite à un point pas croyable.

Cette explosion enfantine arracha une grimace à Burris. Chalk, à présent, parfaitement familiarisé avec les fluctuations d’humeur du couple, braqua ses antennes sur le flux d’irritation qui lui parvenait pour le déguster. Ce fugitif déchaînement passionnel était comme une soudaine déchirure dans un voile de velours sans coutures. Une noire déchiqueture violant la lisse texture du tissu. C’était un commencement, songea-t-il. Un commencement.

— Ce sera une croisière sensationnelle, dit-il. Des milliards de gens vous souhaitent bon voyage.

La foire aux jouets

Quand on était entre les mains de Duncan Chalk, ça bougeait un peu. Son personnel était allé les chercher à la clinique pour les conduire au spatiodrome privé du grand patron. Ensuite, ils avaient fait le tour du monde. Maintenant, on les avait amenés à l’hôtel. C’était l’hôtel le plus sensationnel qu’eût jamais connu l’hémisphère occidental. Ce qui fascinait Lona et tracassait obscurément Burris.

Au moment où il entrait dans le hall, il trébucha et tomba.

Ce n’était pas la première fois, mais cela ne lui était encore jamais arrivé en public. Il y avait des moments où ses jambes échappaient à son contrôle. Ses nouveaux genoux, évidemment conçus pour éliminer le frottement, lâchaient aux moments les plus imprévisibles. Ce qui venait de se produire. Brusquement, il avait eu l’impression que sa jambe gauche se désagrégeait tandis que le tapis bouton-d’or montait lentement à sa rencontre.

Vigilants, des chasseurs robots se précipitèrent à la rescousse. Aoudad, dont les réflexes étaient un peu moins bons, s’élança avec un temps de retard mais Lona, qui était le plus près de lui, ploya les genoux et glissa une épaule sous la poitrine de l’astronaute afin de l’aider à recouvrer l’équilibre.

— Ça va ? murmura-t-elle dans un souffle.

— À peu près.

Burris balança sa jambe d’avant en arrière pour remettre sa rotule en place. Des ondes de douleur lui lancinaient la hanche.

— Vous êtes forte. Vous m’avez bien aidé.

— Ça s’est passé si vite… Je ne me suis même pas rendu compte de ce que je faisais. J’ai bondi, voilà tout.

— Pourtant, je suis lourd.

Aoudad lâcha le bras de Burris.

— Êtes-vous en état de marcher ? Qu’est-il arrivé ?

— L’espace d’un instant, j’ai oublié comment fonctionnaient mes jambes.

La douleur lui donnait le vertige. Il se domina et, prenant la main de Lona, il avança en direction des gravitrons. Nikolaides se chargea des formalités administratives. Ils resteraient là deux jours. Aoudad rejoignit Burris et Lona dans l’élévateur.

— Quatre-vingt-deuxième, dit-il, la bouche devant le micro.

— On a une grande chambre ? s’enquit Lona.

— Vous avez une suite. C’est-à-dire des tas de pièces.

Il y en avait sept. Des chambres à coucher, comme s’il en pleuvait, une cuisine, un salon et une vaste salle de conférence pour la presse. À la demande de Burris, on attribua au couple des chambres communicantes. Jusqu’à présent, il n’y avait pas encore eu le moindre contact physique entre l’astronaute et la jeune fille. Minner savait que plus il attendrait, plus cela serait difficile. Néanmoins, il s’en tenait à cette ligne de conduite. Il était incapable de juger de la profondeur des sentiments de Lona et cela le faisait sérieusement douter des siens.

Chalk n’avait pas lésiné sur la dépense. L’appartement, orné de tapisseries d’outre-monde qui palpitaient et étincelaient à la lumière, était somptueux. Les bibelots en verre filé disposés sur la table chantaient de douces mélodies quand on les réchauffait dans le creux de la main. Le lit de Burris aurait pu donner asile à un régiment au grand complet. Celui de Lona était rond et pivotait sur lui-même quand on appuyait sur un bouton. Il y avait des miroirs au plafond. Une commande les découpaient en facettes. Une autre permettait de fragmenter l’image. Une troisième donnait un reflet plus grand et mieux défini que nature. On pouvait aussi les rendre opaques. Burris ne doutait pas un seul instant que les chambres avaient encore bien d’autres tours dans leur sac.

— Ce soir, dîner au salon galactique, annonça Aoudad. Il y aura une conférence de presse demain matin à 11 heures. Vous avez rendez-vous avec Chalk dans l’après-midi et, après-demain dans la matinée, vous vous envolerez en direction du pôle Sud.

— C’est admirable.

Burris s’assit.

— Voulez-vous que je fasse venir un médecin qui examinera votre jambe ?

— Ce n’est pas la peine.

— Alors, je vais vous laisser. Je reviendrai dans une heure et demie pour vous escorter jusqu’à la salle à manger. Vous trouverez des vêtements dans les placards.

Et Aoudad s’éclipsa.

Les yeux de Lona brillaient. C’était une incursion au royaume des fées. Même Burris, que le luxe n’impressionnait pas aussi facilement, était sensible aux commodités qui leur étaient offertes. Il sourit à Lona, qui s’empourpra encore davantage et lui lança un clin d’œil.

— On va encore regarder, proposa-t-elle.

Ils firent le tour du propriétaire. La chambre de la jeune fille, la sienne, la cuisine. Quand elle caressa le programmateur culinaire, Burris dit :

— On pourrait dîner dans l’appartement. On aurait tout ce qu’on voudrait.

— Non, je préfère sortir.

— Comme vous voudrez.

Il n’avait besoin ni de se raser ni même de se laver – c’était un des petits avantages de son nouvel épiderme. Mais Lona participait davantage de la condition humaine. Quand il la laissa, elle contemplait d’un air captivé le vibratron de sa salle de bains dont le pupitre de commande était presque aussi complexe que le tableau de bord d’un astronef. Qu’elle fasse joujou si elle en avait envie !

Il examina sa garde-robe. Ce n’était pas possible ! On le prenait pour une vedette de tridirama ! Sur une étagère s’alignaient une vingtaine d’atomiseurs sur chacun desquels figurait l’image du vêtement correspondant : une jaquette verte et une tunique passementée de violet, une longue robe autolumineuse, un ensemble tapageur polychrome garni d’épaulettes et de nervures costales. Burris préférait des modèles plus simples et des matériaux plus conventionnels – le lin, le coton, les tissus d’antan. Mais ses goûts personnels n’avaient pas à entrer en ligne de compte. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il serait encore calfeutré dans sa chambre des Tours Martlet à la peinture écaillée, en train de discuter avec son propre fantôme. Mais maintenant, il était une marionnette volontaire dont Chalk tirait les ficelles, et il était obligé de danser à la commande. Puisqu’il était au Purgatoire ! Il choisit le costume nervuré à épaulettes.

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