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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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La foule comprit la valeur de cette dernière phrase. Elle chanta des hymnes et se rangea aux côtés du capitaine, sinon du médecin.

Le frère avait perdu du terrain. Mais l’Église, et surtout la vie, l’avaient forgé pour la bataille. Il ne cherchait pas la victoire ou la défaite comme un quelconque mercenaire, mais l’élan vers la guerre, comme tous les fanatiques. « Satan ! Tu as donc déjà lâché tes diables ? » Il sauta sur la passerelle, essaya de contourner le cheval du capitaine. « Alors je serai là pour te combattre, sans céder d’un seul pas ! »

Lanzafame tira son épée et la brandit avec une expression rageuse. La foule retint son souffle. Puis l’arme vola et vint se planter entre les pieds du prédicateur après avoir transpercé sa lourde robe de bure, l’ancrant à la passerelle. « Arrête-toi, oiseau de malheur ! Tu tortures mes oreilles, quand je n’ai envie d’entendre que la joie de mon peuple ! »

La foule applaudit, aussi amusée que scandalisée.

« Que le dernier récupère mon épée, si le frère ne l’a pas avalée ! », hurla le capitaine, qui éperonna son cheval. Puis il dit à Isacco : « Dépêche-toi de monter sur le bateau.

— Suppôts de Satan ! », hurlait le moine.

Les marins dénouèrent les cordes qui retenaient les barges — larges et plates, aux flancs peints de noir brillant — et appuyèrent leur longue rame contre le mouillage pour se pousser au milieu du canal.

À ce moment-là, comme l’avait dit le capitaine Lanzafame, les liens qui emprisonnaient Zolfo se défirent : le soldat qui l’avait sous sa garde avait tiré un grand coup sur le nœud.

« Va-t-en, couillon », maugréa l’homme.

Aussitôt qu’il se retrouva libre, Zolfo, au lieu de s’échapper, fit un pas vers Isacco. « Suppôts de Satan ! », cria-t-il. Et avant que quiconque puisse intervenir, il escalada le parapet de l’embarcation, sauta sur le mouillage et s’enfuit en courant.

Benedetta regarda Mercurio. Puis, voyant que la barge commençait à s’éloigner du mouillage, elle bondit à son tour à terre et s’élança à la poursuite de Zolfo.

Mercurio était immobile. Il aurait voulu sentir encore la main de Giuditta dans la sienne. Le bateau était trop éloigné pour qu’il saute sur la terre ferme.

Au milieu des gens, sur le mouillage, Benedetta le regardait.

Mercurio se tourna vers Giuditta. « Je te retrouverai », lui dit-il.

Le capitaine Lanzafame le fixait, l’air contrarié.

« Allez au diable ! », s’écria Mercurio et il se jeta dans l’eau. Elle était glacée et boueuse, avec une odeur de vase.

À terre, les gens rirent et applaudirent.

En quelques brasses, il rejoignit le mouillage. Puis des mains et des bras forts le hissèrent au sec, au milieu des ricanements. Mercurio repoussa ceux qui l’avaient aidé et se tourna vers la barge. Giuditta le regardait. « Je te retrouverai », scanda-t-il, espérant qu’elle lirait sur ses lèvres. Puis il courut vers Benedetta. Quand il la rejoignit, elle était avec Zolfo près du moine.

« Qu’est-ce que tu veux ? », demandait le frère à Zolfo en l’examinant de ses yeux fous, animés par le fanatisme, comme s’il voulait le transpercer du regard.

« Je hais les Juifs ! », répondit le petit garçon, qui semblait répéter un mot d’ordre.

Le frère sembla l’évaluer. Le seul, parmi tous ces gens, qui lui prêtât l’oreille. Il pointa le doigt vers les embarcations déjà loin au milieu du canal. « Tu les hais tant que ça ? », demanda-t-il gravement.

« Oui ! », répondit Zolfo, avec un enthousiasme valant apparemment aussi pour Mercurio et Benedetta qui, debout à côté, se taisaient, surpris et embarrassés.

Mercurio, ruisselant, continuait de regarder vers la Fossa Gradeniga, où les barges s’éloignaient. Giuditta n’était plus qu’un petit point.

« Suivez-moi, soldats du Christ ! », s’exclama le frère, les mains au ciel.

Puis il s’élança d’un bon pas, fendant la foule.

14

Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Elle n’avait jamais regardé de cette façon les garçons de l’île de Negroponte. Et elle n’avait jamais rien ressenti de ce genre quand eux la regardaient. Et aucun ne l’avait sauvée d’un coup de couteau. Aucun n’avait uni son sang au sien. Tout à coup, le souffle lui manqua. Elle était effrayée. Qu’est-ce qui lui avait pris ? se demanda-t-elle. Qui était ce garçon ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. “Je te retrouverai”, voilà ce qu’il avait dit. Elle s’accrocha à son père.

« Regarde », lui dit Isacco en la serrant contre lui, la tirant ainsi du labyrinthe d’émotions dans lequel elle se perdait. Il tendit le bras devant lui. « Regarde », répéta-t-il.

Et là, au fond du canal, comme un fantôme, silhouette confuse voilée de brume, Giuditta la vit.

« Venise », dit Isacco, comme s’il murmurait un nom sacré.

Les lourdes barges filaient en silence, fendant l’eau saumâtre.

« Docteur Negroponte, dit Donnola dans le dos d’Isacco, d’un ton officiel. Je vous salue et je vous souhaite le meilleur.

— Merci, Donnola. Tu as été un excellent assistant », lui répondit Isacco, tout aussi solennellement.

Donnola balançait sa tête pointue, semblant acquiescer. Et soudain, oubliant les formalités, s’approchant un peu plus d’Isacco, il dit à voix basse : « Si vous avez encore besoin d’un assistant, vous me trouverez toujours derrière le Rialto, au marché aux poissons. Je pourrais vous procurer des clients. »

Isacco ne sut que répondre, surpris. Gêné. Il n’avait pas poussé ses projets jusqu’à ce point. « Ça me paraît une proposition intéressante, dit-il, très vague. Alors c’est moi qui viendrai te chercher. À Rialto.

— Pas à Rialto, précisa Donnola. Au marché aux poissons. Derrière le Rialto.

— Juste, dit Isacco. Derrière le Rialto. Je m’en souviendrai.

— Et si vous voulez acheter les instruments que vous avez utilisés ces derniers jours, reprit Donnola tout bas, je pourrais vous les faire avoir pour une somme avantageuse.

— Non, merci, Donnola. » Isacco avait refusé d’instinct. Il n’avait pas encore réellement décidé ce qu’il allait faire. Il craignait que dans une cité telle que Venise, n’importe qui soit à même de comprendre qu’il n’était pas un vrai docteur. Puis il sentit que Giuditta pressait sa main contre son flanc. Il la regarda.

« Et pourquoi pas… docteur ? » Les yeux noirs et intelligents de sa fille semblaient lui ordonner d’accepter.

« Au moins, parlez-en à vos collègues. Peut-être que quelqu’un cherchera des instruments, insista Donnola.

— Peut-être, à bien y réfléchir…, se reprit Isacco, peut-être que ça pourrait m’être utile. Il fit un clin d’œil à Giuditta. Si tu me fais un bon prix. »

Le visage de Donnola s’éclaira d’un sourire, aussitôt suivi d’une sombre expression. « Le prix que je peux vous faire est avantageux, c’est sûr…, commença-t-il, mais je devrai donner la plus grande part de l’argent à la famille de Candia, et il m’en restera bien peu pour moi… »

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