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Jean-Christophe Tome III

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adressé à la génération suivante. Le héros, un musicien de génie, doit lutter contre la médiocrité du monde. Mêlant réalisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIXème siècle au début du vingtième.
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La compagnie était déjà installée à l’auberge, quand ils y arrivèrent. Ada ne manqua point de faire une scène à ses amis; elle se plaignit de leur lâche abandon, et présenta Christophe, en disant qu’il l’avait sauvée. Ils ne tinrent aucun compte de ses doléances; mais ils connaissaient Christophe, l’employé de réputation, le commis pour avoir entendu quelques morceaux de lui, – (il crut bon d’en fredonner un air, tout aussitôt); – et le respect qu’ils lui témoignèrent fit impression sur Ada, d’autant plus que Myrrha, l’autre jeune femme, – (elle se nommait en réalité Hansi, ou Johanna), – une brune aux yeux clignotants, au front osseux, aux cheveux tirés, figure de Chinoise, un peu grimaçante, mais spirituelle et non sans charme, avec son museau de chèvre et son teint huileux et doré, – se hâta de faire des avances à monsieur le Hof-Musicus. Ils le prièrent de vouloir bien honorer leur repas de sa présence.

Il ne s’était jamais trouvé à pareille fête; car chacun le comblait d’égards, et les deux femmes, en bonnes amies, cherchaient à se le voler l’une à l’autre. Toutes deux lui firent la cour: Myrrha, avec des manières cérémonieuses et des yeux sournois, le frôlant de la jambe sous la table, – Ada, effrontément, jouant de ses belles prunelles, de sa belle bouche, et de toutes les ressources de séduction de sa belle personne. Ces coquetteries un peu grossières gênaient et troublaient Christophe. Ces deux filles hardies le changeaient des figures ingrates qui l’entouraient chez lui. Myrrha l’intéressait, il la devinait plus intelligente que Ada; mais ses façons obséquieuses et son sourire ambigu lui causaient un mélange d’attrait et de répulsion. Elle ne pouvait lutter contre le rayonnement de vie et de plaisir qui se dégageait de Ada; et elle le savait bien. Quand elle vit que la partie était perdue pour elle, elle n’insista point, se replia sur elle-même, continua de sourire, et, patiente, attendit son jour. Ada, se voyant maîtresse du terrain, ne chercha pas à pousser ses avantages; ce qu’elle en avait fait était surtout pour déplaire à son amie: elle y avait réussi, elle était satisfaite. Mais à son jeu elle s’était prise elle-même. Dans les yeux de Christophe, elle sentait la passion qu’elle avait allumée; et cette passion s’allumait en elle. Elle se tut, elle cessa ses agaceries vulgaires: ils se regardèrent en silence; ils avaient sur leur bouche le goût de leur baiser. De temps en temps, par saccades, ils prenaient part bruyamment aux plaisanteries des autres convives; puis ils retombaient dans leur silence, se regardant à la dérobée. À la fin, ils ne se regardaient même plus, comme s’ils craignaient de se trahir. Absorbés en eux-mêmes, ils couvaient leur désir.

Quand le repas fut fini, ils se disposèrent à partir. Ils avaient deux kilomètres à faire, à travers bois, pour rejoindre la station du bateau. Ada se leva la première, et Christophe la suivit. Ils attendirent sur le perron que les autres fussent prêts; – sans parler, côte à côte, dans le brouillard épais que perçait à peine l’unique lanterne allumée devant la porte de l’auberge. – Myrrha s’attardait devant le miroir.

Ada saisit la main de Christophe, et l’entraîna le long de la maison, vers le jardin, dans l’ombre. Sous un balcon, d’où tombait une draperie de vigne vierge, ils se tinrent cachés. Les lourdes ténèbres les entouraient. Ils ne se voyaient même pas. Le vent remuait les cimes des sapins. Il sentait, enlacés à ses doigts, les doigts tièdes de Ada, et le parfum d’une fleur d’héliotrope qu’elle avait à son sein.

Brusquement, elle l’attira contre elle; la bouche de Christophe rencontra la chevelure de Ada, mouillée par le brouillard, baisa ses yeux, ses cils, ses narines, et ses grasses pommettes, et le coin de sa bouche, cherchant, trouvant ses lèvres, y restant attachée.

Les autres étaient sortis. On appelait:

– Ada!…

Ils étaient immobiles, ils respiraient à peine, pressant l’un contre l’autre leur bouche et leur corps.

Ils entendirent Myrrha:

– Ils sont partis devant.

Les pas de leurs compagnons s’éloignèrent dans la nuit. Ils se serrèrent plus fort, en silence, étouffant sur leurs lèvres un murmure passionné.

Une horloge de village sonna au loin. Ils s’arrachèrent à leur étreinte. Il leur fallait bien vite courir à la station. Sans un mot, ils se mirent en route, bras et mains enlacés, réglant leur marche sur le pas l’un de l’autre, – un petit pas rapide et décidé, comme elle. La route était déserte, la campagne vide d’êtres, ils ne voyaient pas à dix pas devant eux; ils allaient, sereins et sûrs, dans la nuit bien-aimée. Jamais ils ne butaient contre les cailloux du chemin. Comme ils étaient en retard, ils prirent un raccourci. Le sentier, après avoir descendu quelque temps au milieu des vignes, se mit à remonter, et serpenta longuement sur le flanc de la colline. Ils entendaient, dans le brouillard, le bruissement du fleuve et les palettes sonores du bateau qui venait. Ils laissèrent le chemin, et coururent à travers champs. Ils se trouvèrent enfin sur la berge du Rhin, mais assez loin encore de la station. Leur sérénité n’en fut pas altérée. Ada avait oublié sa fatigue du soir. Il leur semblait qu’ils auraient pu marcher toute la nuit, ainsi, sur l’herbe silencieuse, dans la brume flottante, plus humide et plus dense le long du fleuve enveloppé d’une blancheur lunaire. La sirène du bateau mugit, le monstre invisible s’éloigna lourdement. Ils dirent en riant:

– Nous prendrons le suivant.

Sur la grève du fleuve, un doux remous de vagues vint se briser à leurs pieds.

À l’embarcadère du bateau, on leur dit:

– Le dernier vient de partir.

Le cœur de Christophe battit. La, main de Ada serra plus fort le bras de son compagnon:

– Bah! dit-elle, il y en aura bien un, demain.

À quelques pas, dans un halo de brouillard, la lueur falote d’une lanterne accrochée à un poteau, sur une terrasse, au bord du fleuve. Un peu plus loin, quelques vitres éclairées, une petite auberge.

Ils entrèrent dans le jardin minuscule. Le sable grésillait sous leurs pas. Ils trouvèrent à tâtons les marches de l’escalier. Dans la maison, quand ils entrèrent, on commençait à éteindre. Ada, au bras de Christophe, demanda une chambre. La pièce où on les conduisit donnait sur le jardinet. Christophe, en se penchant à la fenêtre, vit la lueur phosphorescente du fleuve, et l’œil de la lanterne, sur la vitre de laquelle s’écrasaient des moustiques aux grandes ailes. La porte se referma. Ada restait debout près du lit, et souriait. Il n’osait la regarder. Elle ne le regardait pas non plus; mais à travers ses cils, elle suivait tous les mouvements de Christophe. Le plancher craquait à chaque pas. On entendait les moindres bruits de la maison. Ils s’assirent sur le lit, et s’étreignirent en silence.

*

La lueur vacillante du jardin s’est éteinte. Tout s’est éteint…

La nuit… Le gouffre… Ni lumière, ni conscience… L’Être. La force de l’Être, obscure et dévorante. La toute-puissante joie. La déchirante joie. La joie qui aspire l’être, comme le vide la pierre. La trombe de désir qui suce la pensée. L’absurde et délirante Loi des mondes aveugles et ivres qui roulent dans la nuit…

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