Jean-Christophe Tome III
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #3
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:
Le meunier, avec sa voiture, vint chercher le petit mobilier de Sabine. En rentrant d’une leçon, Christophe vit étalés, devant la porte, dans la rue, le lit, l’armoire, les matelas, le linge, tout ce qui avait été à elle, tout ce qui restait d’elle. Ce lui fut un spectacle odieux. Il passa précipitamment. Sous le porche, il se heurta à Bertold qui l’arrêta:
– Ah! mon cher monsieur, disait-il en lui serrant la main avec effusion, hein! qui aurait dit cela quand nous étions ensemble? Comme nous étions contents, tous! C’est pourtant depuis ce jour-là, depuis cette sacrée promenade sur l’eau, qu’elle a commencé à aller mal. Enfin! cela ne sert à rien de se plaindre! Elle est morte. Après elle, ça sera notre tour. C’est la vie… Et vous, comment allez-vous? Moi, très bien, Dieu merci!
Il était rouge, suant, et sentait le vin. L’idée que c’était son frère, qu’il avait des droits sur son souvenir, blessait Christophe. Il souffrait d’entendre cet homme parler de celle qu’il aimait. Le meunier était heureux, au contraire, de trouver un ami avec qui causer de Sabine; il ne comprenait pas la froideur de Christophe. C’est qu’il ne se doutait pas de tout ce que sa présence, l’évocation subite de la journée à la ferme, les souvenirs heureux qu’il rappelait lourdement, les pauvres reliques de Sabine, qui jonchaient le sol, et qu’il poussait du pied, en causant, remuaient de souffrance dans l’âme de Christophe. Le seul nom de Sabine, chaque fois qu’il revenait dans sa bouche, déchirait Christophe. Il cherchait un prétexte pour faire taire Bertold. Il gagna l’escalier; mais l’autre s’attachait à lui, l’arrêtait sur les marches, continuait son récit. Enfin, comme le meunier lui racontait la maladie de Sabine, avec le plaisir étrange que trouvent certaines gens, surtout des gens du peuple, à parler de maladies, avec un luxe de détails pénibles, Christophe n’y tint plus: (il se raidissait, pour ne pas crier de douleur). Il l’interrompit net:
– Pardon, dit-il, avec une sécheresse glaciale, il faut que je vous quitte.
Il le quitta, sans autre adieu.
Cette insensibilité révolta le meunier. Il n’avait pas été sans deviner la secrète affection de sa sœur et de Christophe. Que celui-ci témoignât d’une telle indifférence, lui parut monstrueux: il jugea que Christophe n’avait point de cœur.
Christophe avait fui dans sa chambre: il suffoquait. Tant que dura le déménagement, il ne sortit plus de chez lui. Il s’était juré de ne pas regarder par la fenêtre, mais il ne pouvait s’empêcher de le faire; et, caché dans un coin, derrière ses rideaux, il suivait le départ des hardes aimées avec une attention douloureuse. En les voyant disparaître pour toujours, il était sur le point de courir dans la rue, de crier: «Non! non! laissez-les moi! Ne me les emportez pas!» Il voulait supplier qu’on lui donnât au moins un objet, un seul objet, qu’on ne la lui prît pas tout entière. Mais comment eût-il osé le demander au meunier? Il n’était rien pour lui. Son amour, elle-même ne l’avait pas su: comment aurait-il osé le dévoiler à un autre? Puis, s’il avait essayé de dire un mot, il eût éclaté en sanglots… Non, non, il fallait se taire, il fallait assister à cette disparition totale, sans pouvoir – sans oser rien faire pour sauver un débris du naufrage…
Et quand tout fut fini, quand la maison fut vide, quand la porte cochère se fut refermée sur le meunier, quand les roues du chariot se furent éloignées, en ébranlant les vitres, quand leur bruit s’effaça, il se jeta par terre, n’ayant plus une larme, plus une pensée pour souffrir ou pour lutter, glacé, comme mort lui-même.
On frappa à la porte. Il resta immobile. On frappa de nouveau. Il avait oublié de s’enfermer à clef. Rosa entra. Elle eut une exclamation, en le voyant étendu sur le plancher, et s’arrêta, effrayée. Il souleva la tête, avec colère:
– Quoi? Que veux-tu? Laisse-moi!
Elle ne s’en allait pas, elle restait, hésitante, adossée à la porte, elle répétait:
– Christophe…
Il se releva en silence; il était honteux qu’elle l’eût vu ainsi. En s’époussetant de la main, il demanda durement:
– Eh bien, qu’est-ce que tu veux?
Rosa, intimidée, dit:
– Pardon… Christophe… je suis entrée… je t’apportais…
Il vit qu’elle tenait un objet à la main.
– Voilà, dit-elle, en le lui tendant. J’ai demandé à Bertold qu’il me donnât un souvenir d’elle. J’ai pensé que cela te ferait plaisir…
C’était une petite glace d’argent, le miroir de poche, où elle se regardait, des heures, moins par coquetterie que par désœuvrement. Christophe le saisit, saisit la main qui le lui tendait:
– Oh! Resi!… fit-il.
Il était pénétré par sa bonté, et par le sentiment de sa propre injustice. D’un mouvement passionné, il s’agenouilla devant elle, et lui baisa la main:
– Pardon… pardon… dit-il.
Rosa ne comprit pas d’abord; puis, elle comprit trop bien; elle rougit, elle trembla, elle se mit à pleurer. Elle comprit qu’il voulait dire:
«Pardon si je suis injuste… pardon si je ne t’aime pas… pardon si je ne puis pas… si je ne puis pas t’aimer, si je ne t’aimerai jamais!…»
Elle ne lui retirait pas sa main: elle savait que ce n’était pas elle qu’il embrassait. Et, la joue appuyée sur la main de Rosa, il pleurait à chaudes larmes, sachant qu’elle lisait en lui: il avait une amère tristesse à ne pouvoir l’aimer, à la faire souffrir.
Ils restèrent ainsi, pleurant tous deux, dans le crépuscule de la chambre.
Enfin elle dégagea sa main. Il continuait de murmurer:
– Pardon!…
Elle lui posa sa main doucement sur la tête. Il se releva. Ils s’embrassèrent en silence, ils sentirent sur leurs lèvres l’âcre goût de leurs larmes.
– Nous serons toujours amis, dit-il tout bas.
Elle hocha la tête, et le quitta, trop triste pour parler. Ils pensaient que le monde est mal fait. Qui aime n’est pas aimé. Qui est aimé n’aime point. Qui aime et est aimé est un jour, tôt ou tard, séparé de son amour… On souffre. On fait souffrir. Et le plus malheureux n’est pas toujours celui qui souffre.
Christophe recommença à fuir la maison. Il n’y pouvait plus vivre. Il ne pouvait voir en face les fenêtres sans rideaux, l’appartement vide.
Il connut une pire douleur. Le vieux Euler se hâta de relouer le rez-de-chaussée. Un jour, Christophe vit dans la chambre de Sabine des figures étrangères. De nouvelles vies effaçaient les dernières traces de la vie disparue.