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Jean-Christophe Tome III

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adressé à la génération suivante. Le héros, un musicien de génie, doit lutter contre la médiocrité du monde. Mêlant réalisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIXème siècle au début du vingtième.
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Et le souvenir lui revint tout à coup de la dernière soirée: il se rappela qu’ils allaient se parler, quand l’arrivée de Rosa les en avait empêchés. Et il haït Rosa…

La porte du bûcher se rouvrit. Rosa appela Christophe à voix basse, le chercha à tâtons. Elle lui prit la main. Il éprouvait une aversion à la sentir près de lui: il se le reprochait en vain, c’était plus fort que lui.

Rosa se taisait: la profondeur de sa compassion lui avait appris le silence. Christophe lui sut gré de ne point troubler son chagrin par des paroles inutiles. Pourtant il voulait savoir… elle était la seule qui pût lui parler d’elle. Il demanda tout bas:

– Quand est-elle…?

(Il n’osait dire: morte).

Elle répondit:

– Il y a eu samedi huit jours.

Un souvenir lui traversa l’esprit. Il dit:

– Dans la nuit.

Rosa le regarda, étonnée, et dit:

– Oui, la nuit, entre deux et trois heures.

La mélodie funèbre lui réapparut.

Il demanda, en tremblant:

– A-t-elle beaucoup souffert?

– Non, non, grâce au ciel, cher Christophe, elle n’a presque pas souffert. Elle était si faible! Elle n’a fait aucune résistance. Tout de suite, on a vu qu’elle était perdue.

– Et elle, est-ce qu’elle l’a vu?

– Je ne sais pas. Je crois…

– Elle a dit quelque chose?

– Non, rien. Elle se plaignait, comme un petit enfant.

– Tu étais là?

– Oui, les deux premiers jours, j’étais là toute seule, avant que son frère ne vînt.

Il lui serra la main, dans un élan de reconnaissance.

– Merci.

Elle sentit le sang lui refluer au cœur.

Après un silence, il dit, il balbutia la question qui l’étouffait:

– Elle n’a rien dit… pour moi?

Rosa secoua la tête tristement. Elle eût donné beaucoup pour pouvoir lui faire la réponse qu’il attendait; elle se reprochait presque de ne pas savoir mentir. Elle tâcha de le consoler:

– Elle n’avait plus conscience.

– Elle parlait?

– On ne comprenait pas bien. Elle parlait tout bas.

– Où est la petite fille?

– Le frère l’a emmenée chez lui, dans son pays.

– Et elle?

– Elle est aussi là-bas. Lundi de la semaine passée, elle est partie d’ici.

Ils se remirent à pleurer.

La voix de madame Vogel rappela encore Rosa. Christophe, de nouveau seul, revivait ces journées de mort. Huit jours, il y avait huit jours déjà… Ô Dieu! qu’était-elle devenue? Comme il avait plu, cette semaine, sur la terre!… Et lui, pendant ce temps, il riait, il était heureux!

Il sentit dans sa poche un paquet enveloppé dans du papier de soie: c’étaient des boucles d’argent qu’il lui rapportait pour ses souliers. Il se souvint du soir où sa main s’était posée sur le petit pied déchaussé. Ses petits pieds, où étaient-ils maintenant? Comme ils devaient avoir froid!… Il pensa que le souvenir de ce tiède contact était le seul qu’il eût de ce corps bien-aimé. Jamais il n’avait osé le toucher, le prendre dans ses bras, l’étreindre contre le sien. Elle s’en était allée, tout entière inconnue, pour jamais. Il ne savait rien d’elle, ni de son âme, ni de sa chair. Il n’avait pas un souvenir de sa forme, de sa vie, de son amour… Son amour?… quelle preuve en avait-il?… Il n’avait pas une lettre, pas une relique, – rien. Où la saisir, où la chercher, en lui-même, hors de lui?… Ô néant! Il ne lui restait rien d’elle que l’amour qu’il avait pour elle, il ne lui restait que lui… – Et malgré tout, son désir enragé de l’arracher à la destruction, son besoin de nier la mort, faisait qu’il s’attachait à cette dernière épave, dans un acte de foi forcené:

«… Ne son gia morto; e ben c’albergo cangi,

resto in te vivo, c’or mi vedi e piangi,

se l’un nell’altro amante si trasforma

«… Je ne suis pas morte, j’ai changé de demeure, je reste vivante en toi, qui me vois et qui pleures. En l’âme de l’amant se change l’âme aimée.»

Il n’avait jamais lu ces sublimes paroles; mais elles étaient en lui. Chacun remonte à son tour le calvaire des siècles. Chacun retrouve les peines, chacun retrouve l’espoir désespéré et la folie des siècles. Chacun remet ses pas dans les pas de ceux qui furent, de ceux qui luttèrent avant lui contre la mort, nièrent la mort, – sont morts.

*

Il se mura chez lui. Ses volets restaient clos, tout le jour, pour ne pas voir les fenêtres de la maison d’en face. Il fuyait les Vogeclass="underline" ils lui étaient odieux. Il n’avait rien à leur reprocher: c’étaient de trop braves gens, et trop pieux, pour n’avoir pas fait taire leurs sentiments devant la mort. Ils savaient la peine de Christophe, et ils la respectaient, quoi qu’ils en pussent penser; ils évitaient de prononcer devant lui le nom de Sabine. Mais ils avaient été ses ennemis, quand elle vivait: c’était assez, pour qu’il fût le leur, maintenant qu’elle ne vivait plus.

D’ailleurs, ils n’avaient rien changé à leurs façons bruyantes; et malgré la pitié sincère, mais passagère, qu’ils avaient éprouvée, il était évident que ce malheur leur était indifférent au fond – (c’était trop naturel) -: peut-être même en éprouvaient-ils un secret débarras. Christophe l’imaginait du moins. Maintenant que les intentions des Vogel à son égard lui devenaient claires, il était porté à se les exagérer. En réalité, ils tenaient fort peu à lui; et il s’attribuait une trop grande importance. Mais il ne doutait pas que la mort de Sabine, en écartant le principal obstacle aux projets de ses hôtes, ne leur parût laisser le champ libre à Rosa. Aussi il la détesta. Que l’on eût – (les Vogel, Louisa, Rosa même) – disposé de lui tacitement, sans même le consulter, cela seul eût suffi, dans n’importe quel cas, pour lui enlever toute affection pour celle qu’on voulait qu’il aimât. Il se cabrait, toutes les fois qu’on lui semblait toucher à son ombrageuse liberté. Mais ici, il n’était pas seul en cause. Les droits qu’on s’arrogeait sur lui ne portaient pas seulement atteinte à ses droits, mais à ceux de la morte à qui son cœur s’était donné. Aussi les défendait-il âprement, bien que personne ne les attaquât. Il suspectait la bonté de Rosa, qui souffrait de le voir souffrir, et venait souvent frapper à sa porte, pour le consoler et lui parler de l’autre. Il ne la repoussait pas: il avait besoin de causer de Sabine avec quelqu’un qui l’eût connue; il voulait savoir les plus petits détails de ce qui s’était passé pendant la maladie. Mais il n’en était pas reconnaissant à Rosa, il prêtait à son cœur des mobiles intéressés. Ne voyait-il pas que la famille, qu’Amalia même permettait ces visites et ces longues causeries, que jamais elle n’eût autorisées, si elle n’y avait trouvé son compte? Rosa n’était-elle pas d’accord avec les siens? Il ne pouvait croire que sa compassion fût tout à fait sincère et dénuée de pensées personnelles.

Et sans doute, elle ne l’était pas. Rosa plaignait Christophe de tout son cœur. Elle faisait effort pour voir Sabine avec les yeux de Christophe, pour l’aimer au travers de lui; elle se reprochait sévèrement les mauvais sentiments qu’elle avait pu avoir contre elle, et lui en demandait pardon, le soir, dans ses prières. Mais pouvait-elle oublier qu’elle, elle était vivante, qu’elle voyait Christophe à toute heure du jour, qu’elle l’aimait, qu’elle n’avait plus à craindre l’autre, que l’autre s’effaçait, que son souvenir même s’effacerait à son tour, qu’elle restait seule, qu’un jour peut-être…? Pouvait-elle réprimer, au milieu de sa douleur, de la douleur de son ami, qui était plus sienne que la sienne, – pouvait-elle réprimer un brusque mouvement de joie, un espoir irraisonné? Elle se le reprochait ensuite. Ce n’était qu’un éclair. C’était assez. Il l’avait vu. Il lui jetait un regard qui lui glaçait le cœur: elle y lisait des pensées haineuses; il lui en voulait de vivre, quand l’autre était morte.

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