Jean-Christophe Tome III
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #3
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:
Christophe se moquait d’elle. Elle riait aussi, un peu froissée qu’il rît. Elle haussait les épaules:
– Ah! tu ne comprends rien!…
Ils déjeunèrent sur son lit, dans la même tasse, avec la même cuiller.
Elle se leva enfin; elle rejeta ses couvertures, sortit ses beaux grands pieds blancs, ses belles jambes grasses, et se laissa couler sur la descente de lit. Puis elle s’assit pour reprendre haleine, et regarda ses pieds. Enfin, elle frappa des mains, et lui dit de sortir; et, comme il ne se pressait pas, elle le prit par les épaules, et le poussa à la porte, qu’elle referma à clef.
Après qu’elle eut bien musé, regardé et étiré chacun de ses beaux membres, chanté en se lavant un lied sentimental en quatorze couplets, jeté de l’eau à la figure de Christophe qui tambourinait à la fenêtre, et cueilli en partant la dernière rose du jardin, ils prirent le bateau. Le brouillard n’était pas encore dissipé; mais le soleil brillait au travers: on flottait au milieu d’une lumière laiteuse. Ada, assise à l’arrière avec Christophe, l’air assoupi et boudeur, grognait que la lumière lui venait dans les yeux, et que, toute la journée, elle aurait mal à la tête. Et comme Christophe ne prenait pas assez au sérieux ses doléances, elle se renferma dans un silence maussade. Elle avait les yeux à peine ouverts, et l’amusante gravité des enfants qui viennent de se réveiller. Mais une dame élégante étant venue s’asseoir non loin d’elle, à la station suivante, elle s’anima aussitôt, et s’efforça de dire à Christophe des choses sentimentales et distinguées. Elle avait repris avec lui le «vous» cérémonieux.
Christophe se préoccupait de ce qu’elle dirait à sa patronne, pour excuser son retard. Elle ne s’en inquiétait guère:
– Bah! ce n’est pas la première fois.
– Que quoi?…
– Que je suis en retard, dit-elle, vexée de la question.
Il n’osa demander la cause de ces retards.
– Qu’est-ce que tu lui diras?
– Que ma mère est malade, morte…, est-ce que je sais?
Il fut peiné qu’elle parlât si légèrement.
– Je ne voudrais pas que tu mentes.
Elle se froissa:
– D’abord, je ne mens jamais… Et puis, je ne peux pourtant pas lui dire…
Il demanda, moitié plaisant, moitié sérieux:
– Pourquoi pas?
Elle rit, elle haussa les épaules, en disant qu’il était grossier et mal élevé, et qu’elle l’avait prié d’ailleurs de ne plus la tutoyer.
– Est-ce que je n’en ai pas le droit?
– Pas du tout.
– Après ce qui s’est passé?
– Il ne s’est rien passé.
Elle le fixait en riant, d’un air de défi; et, bien qu’elle plaisantât, le plus fort, c’était – (il le sentait) – qu’il ne lui en eût pas coûté beaucoup plus de le dire sérieusement, et presque de le croire. Mais un souvenir plaisant l’égaya sans doute; car elle éclata de rire, en regardant Christophe, et l’embrassa bruyamment, sans se soucier de ses voisins, qui ne semblèrent d’ailleurs s’en étonner aucunement.
Il était maintenant de toutes ses promenades, en compagnie de demoiselles de magasin et de commis de boutique, dont la vulgarité ne lui plaisait guère, et qu’il essayait de perdre en chemin; mais Ada, par esprit de contradiction, n’était plus disposée à s’égarer dans les bois. Lorsqu’il pleuvait, ou que, pour quelque autre raison, on ne sortait pas de la ville, il la menait au théâtre, au musée, au Thiergarten; car elle tenait à se montrer avec lui. Elle désirait même qu’il l’accompagnât à l’office religieux; mais il était si absurdement sincère, qu’il ne voulait plus mettre les pieds dans une église, depuis qu’il ne croyait plus – (il avait renoncé, sous un autre prétexte, à sa place d’organiste); – et en même temps, il était resté, à son insu, beaucoup trop religieux, pour ne pas trouver sacrilège la proposition de Ada.
Il allait le soir chez elle. Il trouvait là Myrrha, qui logeait dans la même maison. Myrrha ne lui gardait pas rancune, elle lui tendait sa main caressante et molle, causait de choses indifférentes ou lestes, et s’éclipsait discrètement. Jamais les deux femmes n’avaient semblé meilleures amies, que depuis qu’elles avaient moins de raisons de l’être: elles étaient toujours ensemble. Ada n’avait rien de secret pour Myrrha, elle lui racontait tout; Myrrha écoutait tout: elles semblaient y prendre autant de plaisir l’une que l’autre.
Christophe était mal à l’aise dans la société de ces deux femmes. Leur amitié, leurs entretiens baroques, leur liberté d’allures, la façon crue dont Myrrha surtout voyait les choses et en parlait, – (moins en sa présence toutefois, que quand il n’était pas là; mais Ada le lui répétait), – leur curiosité indiscrète et bavarde, constamment tournée vers des sujets niais ou d’une sensualité assez basse, toute cette atmosphère équivoque et un peu animale le gênait terriblement, l’intéressait pourtant; car il ne connaissait rien de semblable. Il était perdu dans la conversation de ces deux petites bêtes, qui se parlaient chiffons, se disaient des coq-à-l’âne, riaient d’une façon inepte, et dont les yeux brillaient de plaisir, quand elles étaient sur la piste d’une histoire égrillarde. Il était soulagé par le départ de Myrrha. Ces deux femmes ensemble, c’était comme un pays étranger, dont il ne savait pas la langue. Impossible de se faire entendre: elles ne l’écoutaient même pas, elles se moquaient de l’étranger.
Quand il était seul avec Ada, ils continuaient de parler deux langues différentes; mais au moins faisaient-ils effort, l’un et l’autre, pour se comprendre. À vrai dire, plus il la comprenait, moins il la comprenait. Elle était la première femme qu’il connût. Car si la pauvre Sabine en était une, il n’en avait rien su: elle était toujours restée pour lui un fantôme de son cœur. Ada se chargeait de lui faire rattraper le temps perdu. Il tâchait à son tour de résoudre l’énigme de la femme: – énigme qui n’en est une peut-être, que pour ceux qui y cherchent un sens.
Ada n’avait nulle intelligence: c’était là son moindre défaut. Christophe en eût pris son parti, si elle l’avait pris aussi. Mais quoiqu’elle fût uniquement occupée de niaiseries, elle prétendait se connaître aux choses de l’esprit; et elle jugeait de tout avec assurance. Elle parlait musique, elle expliquait à Christophe ce qu’il connaissait le mieux, elle formulait des arrêts et des vetos absolus. Inutile d’essayer de la convaincre: elle avait des prétentions et des susceptibilités pour tout; elle faisait la renchérie, elle était têtue, vaniteuse; elle ne voulait – elle ne pouvait rien comprendre. Que ne consentait-elle à ne rien comprendre, en effet! Combien il l’aimait mieux, quand elle voulait bien se résigner à être ce qu’elle était, simplement, avec ses qualités et ses défauts, au lieu de chercher à en imposer aux autres et à elle-même!
En fait, elle se souciait fort peu de penser. Elle se souciait de manger, boire, chanter, danser, crier, rire, dormir; elle voulait être heureuse; et ç’eût été très bien déjà si elle y avait réussi. Mais quoique douée pour cela: gourmande, paresseuse, sensuelle, d’un égoïsme candide qui révoltait et amusait Christophe, bref, bien qu’elle eût à peu près tous les vices qui rendent la vie aimable à leur heureux possesseur, sinon à ses amis – (et encore, un visage heureux, du moins s’il est joli, ne rayonne-t-il pas du bonheur sur tous ceux qui l’approchent?) – malgré donc tant de raisons d’être satisfaite de l’existence et de soi, Ada n’avait même pas l’intelligence de l’être. Cette belle et forte fille, fraîche, réjouie, à l’air sain, d’une gaieté débordante et d’un féroce appétit, s’inquiétait de sa santé. Elle gémissait sur sa faiblesse, tout en mangeant comme quatre. Elle se plaignait de tout: elle ne pouvait plus se traîner, elle ne pouvait plus respirer, elle avait mal à la tête, elle avait mal aux pieds, aux yeux, à l’estomac, à l’âme. Elle avait peur de tout, elle était follement superstitieuse, elle voyait des signes partout: à table, les couteaux, les fourchettes en croix, le nombre des convives, la salière renversée: c’étaient alors toute une série de rites, qu’il fallait accomplir pour écarter le malheur. En promenade, elle comptait les corbeaux, et elle ne manquait pas d’observer de quel côté ils s’envolaient; elle épiait anxieusement le chemin, à ses pieds, et elle se lamentait quand elle y voyait passer, le matin, une araignée: alors elle voulait revenir, il n’y avait plus d’autre ressource, pour continuer la promenade, que de lui persuader qu’il était plus de midi, et qu’ainsi le présage s’était mué de souci en espoir. Elle avait peur de ses rêves: elle les racontait longuement à Christophe; elle cherchait, pendant des heures, un détail, quand elle l’avait oublié; elle ne lui faisait grâce d’aucun: une suite d’absurdités, où il était question de mariages baroques, de morts, de couturières, de princes, de choses burlesques et quelquefois obscènes. Il fallait qu’il écoutât, qu’il donnât son avis. Souvent, elle restait, des journées entières, sous l’obsession de ces images ineptes. Elle trouvait la vie mal faite, elle voyait crûment les choses et les gens, elle assommait Christophe de ses jérémiades; et ce n’était pas la peine qu’il eût quitté ses petits bourgeois moroses, pour retrouver ici l’éternel ennemi: le «trauriger ungriechischer Hypochondrist».