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Jean-Christophe Tome III

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adressé à la génération suivante. Le héros, un musicien de génie, doit lutter contre la médiocrité du monde. Mêlant réalisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIXème siècle au début du vingtième.
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Brusquement, au milieu de ces grogneries boudeuses, la gaieté reprenait, bruyante, exagérée; il n’y avait pas plus à la discuter, que la maussaderie d’avant: c’étaient des éclats de rire, qui, étant sans raison, menaçaient d’être sans fin, des courses à travers champs, des folies, des jeux d’enfant, un plaisir de faire des sottises, de tripoter la terre, les choses sales, les bêtes, les araignées, les fourmis, les vers, de les taquiner, de leur faire du mal, de les faire manger l’un par l’autre, les oiseaux par les chats, les vers par les poules, les araignées par les fourmis, sans méchanceté d’ailleurs, ou par un instinct du mal tout à fait inconscient, par curiosité, par désœuvrement. C’était un besoin inlassable de dire des niaiseries, de répéter cinquante fois des mots qui n’avaient aucun sens, d’agacer, d’irriter, de harceler, de mettre hors de soi. Et ses coquetteries, dès que paraissait quelqu’un, – n’importe qui, – sur le chemin!… Aussitôt elle parlait avec animation, riait, faisait du bruit, faisait des grimaces, se faisait remarquer; elle prenait une démarche factice et saccadée. Christophe pressentait avec terreur qu’elle allait dire des choses sérieuses. – Et en effet: cela ne manquait point. Elle devenait sentimentale. Elle l’était sans modération, comme elle était tout le reste; elle s’épanchait avec fracas. Christophe souffrait, il avait envie de la battre. Il ne lui pardonnait rien moins que de n’être pas sincère. Il ne savait pas encore que la sincérité est un don aussi rare que l’intelligence et la beauté, et qu’on ne saurait sans injustice l’exiger de tous. Il ne supportait pas le mensonge; et Ada lui en donnait bonne mesure. Elle mentait constamment, tranquillement, en face de l’évidence. Elle avait cette facilité étonnante d’oublier ce qui leur déplait, – ou même ce qui leur a plu, – qu’ont les femmes qui vivent au cours des heures.

Et malgré tout, ils s’aimaient, ils s’aimaient de tout leur cœur. Ada était aussi sincère que Christophe dans son amour. Pour ne pas reposer sur une sympathie de l’esprit, cet amour n’en était pas moins vrai; il n’avait rien de commun avec la passion basse. C’était un bel amour de jeunesse; et si sensuel qu’il fût, il n’avait rien de vulgaire, parce que tout était jeune en lui; il était naïf, presque chaste, lavé par l’ingénuité brûlante du plaisir. Bien que Ada ne fût pas, à beaucoup près, aussi ignorante que Christophe, elle avait encore le divin privilège d’un cœur et d’un corps adolescents, cette fraîcheur des sens, limpide et vive comme un ruisseau, qui donne presque l’illusion de la pureté, et que rien ne remplace. Égoïste, médiocre, insincère dans la vie ordinaire, – l’amour la rendait simple, vraie, presque bonne; elle arrivait à comprendre la joie que l’on pouvait trouver à s’oublier pour un autre. Christophe le voyait avec ravissement; et il aurait voulu mourir pour elle. Qui peut dire tout ce qu’une âme aimante apporte, dans son amour, de ridicule et touchante illusion! Et l’illusion naturelle de l’amoureux était encore centuplée chez Christophe par le pouvoir illusoire, inné à tout artiste. Un sourire de Ada avait pour lui des significations profondes; un mot affectueux était la preuve de sa bonté de cœur. Il aimait en elle tout ce qu’il y avait de bon et de beau dans l’univers. Il l’appelait son moi, son âme, son être. Ils pleuraient d’amour ensemble.

Ce n’était pas seulement le plaisir qui les liait; c’était une poésie indéfinissable de souvenirs et de rêves, – les leurs? ou ceux des êtres qui avaient aimé avant eux, qui avaient été avant eux, – en eux?… Ils gardaient sans se le dire, sans le savoir peut-être, la fascination des premières minutes où ils s’étaient rencontrés dans le bois, des premiers jours, des premières nuits passées ensemble, ces sommeils, dans les bras l’un de l’autre, immobiles, sans pensée, noyés dans un torrent d’amour et de joie silencieuse. De brusques évocations, des images, des pensées sourdes, dont le frôlement les faisait secrètement pâlir et fondre de volupté, les entouraient comme d’un bourdonnement d’abeilles. Lumière brûlante et tendre… Le cœur défaille et se tait, accablé par une douceur trop grande. Silence, langueur de fièvre, sourire mystérieux et las de la terre qui frissonne aux premiers soleils du printemps… Un frais amour de deux corps juvéniles est un matin d’avril. Il passe comme avril. La jeunesse du cœur est un déjeuner de soleil.

*

Rien n’était mieux fait pour resserrer l’amour de Christophe pour Ada, que la façon dont les autres le jugeaient.

Dès le lendemain de leur première rencontre, tout le quartier était informé. Ada ne faisait rien pour cacher l’aventure, elle tenait à se faire honneur de sa conquête. Christophe eût préféré plus de discrétion; mais il se sentait poursuivi par la curiosité des gens; et comme il ne voulait pas avoir l’air de fuir devant elle, il s’affichait avec Ada. La petite ville jasait. Les collègues de Christophe à l’orchestre lui faisaient des compliments goguenards, auxquels il ne répondait pas, parce qu’il n’admettait point qu’on se mêlât de ses affaires. Au château, son manque de tenue était blâmé. La bourgeoisie jugeait sa conduite avec sévérité. Il perdit ses leçons de musique dans certaines familles. Chez d’autres, les mères se crurent obligées d’assister dorénavant à la répétition de leurs filles, l’air soupçonneux, comme si Christophe avait eu l’intention d’enlever ces précieuses personnes. Les demoiselles étaient censées tout ignorer. Naturellement, elles savaient tout; et tout en battant froid à Christophe pour son manque de goût, elles mouraient d’envie d’avoir plus de détails. Il n’y avait que dans le petit commerce et chez les employés de magasin, que Christophe était populaire; mais il ne le resta point: il était aussi agacé par l’approbation des uns que par le blâme des autres; et ne pouvant rien contre le blâme, il s’arrangea de façon à ne pas garder l’approbation: ce qui n’était pas très difficile. Il était indigné de l’indiscrétion générale.

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