Jean-Christophe Tome III
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #3
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:
– Bon appétit!
et voulut continuer son chemin. Mais elle l’appela:
– Monsieur! Monsieur! Voulez-vous être gentil? Aidez-moi à descendre. Je ne peux plus…
Il revint, et lui demanda comment elle avait fait pour monter.
– Avec mes griffes… C’est toujours facile de monter…
– Surtout quand il y a des fruits appétissants qui pendent au-dessus de votre tête…
– Oui… Mais quand on a mangé, on n’a plus de courage. On ne peut plus retrouver le chemin.
Il la regardait, perchée. Il dit:
– Vous êtes très bien ainsi. Restez là bien tranquille. Je viendrai vous voir demain. Bonsoir!
Mais il ne bougea pas, planté au-dessous d’elle.
Elle feignit d’avoir peur, et le supplia, avec de petites mines, de ne pas l’abandonner. Ils restaient à se regarder, en riant. Elle dit, en lui montrant la branche, à laquelle elle était accrochée:
– En voulez-vous?
Le respect de la propriété ne s’était pas développé chez Christophe, depuis le temps de ses courses avec Otto: Il accepta sans hésiter. Elle s’amusa à le bombarder de prunes. Quand il eut mangé, elle dit:
– Maintenant!…
Il prit un malin plaisir à la faire attendre. Elle s’impatientait sur son mur. Enfin il dit:
– Allons!
et lui tendit les bras.
Mais au moment de sauter, elle se ravisa:
– Attendez! Il faut d’abord faire des provisions!
Elle cueillit les plus belles prunes, qui étaient à sa portée, et en remplit son corsage rebondi:
– Attention! Ne les écrasez pas!
Il avait presque envie de le faire.
Elle se baissa sur le mur, et sauta dans ses bras. Bien qu’il fût solide, il plia sous le poids, et faillit l’entraîner en arrière. Ils étaient de même taille. Leurs figures se touchaient. Il baisa ses lèvres humides et sucrées du jus des prunes; et elle lui rendit son baiser sans plus de façons.
– Où allez-vous? demanda-t-il.
– Je ne sais pas.
– Vous vous promeniez seule?
– Non. Je suis avec des amis. Mais je les ai perdus… Hé ho! fit-elle brusquement, en appelant de toutes ses forces.
Rien ne répondit.
Elle ne s’en préoccupa pas autrement. Ils se mirent à marcher, au hasard, droit devant eux.
– Et vous, où allez-vous? dit-elle.
– Je n’en sais rien non plus.
– Très bien, Nous allons ensemble.
Elle sortit des prunes de son corsage entre-bâillé, et se mit à les croquer.
– Vous allez vous faire mal, dit-il.
– Jamais! Toute la journée j’en mange.
Par la fente du corsage, il voyait la chemisette.
– Elles sont toutes chaudes maintenant, dit-elle.
– Voyons!
Elle lui en tendit une, en riant. Il la mangea. Elle le regardait du coin de l’œil, en suçant ses fruits comme un enfant. Il ne savait trop comment l’aventure finirait. Il est probable qu’elle du moins s’en doutait. Elle attendait.
– Hé ho! cria-t-on dans le bois.
– Hé ho! répondit-elle… Ah! les voici! dit-elle à Christophe. Ce n’est pas malheureux!
Elle pensait au contraire que c’était plutôt malheureux. Mais la parole n’a pas été donnée à la femme pour dire ce qu’elle pense… Grâce à Dieu! Il n’y aurait plus de morale possible sur terre…
Les voix se rapprochaient. Ses amis allaient déboucher sur le chemin. Elle sauta d’un bond le fossé de la route, grimpa le talus qui la bordait, et se cacha derrière les arbres. Il la regardait faire, étonné. Elle lui fit signe impérieusement de venir. Il la suivit. Elle s’enfonça dans l’intérieur du bois.
– Hé ho! fit-elle de nouveau, quand ils furent assez loin… Il faut bien qu’ils me cherchent! expliqua-t-elle à Christophe.
Les gens s’étaient arrêtés sur la route et écoutaient d’où venait la voix. Ils répondirent et entrèrent à leur tour dans le bois. Mais elle ne les attendit pas. Elle s’amusa à faire de grands crochets à droite et à gauche. Ils s’époumonaient à l’appeler. Elle les laissait faire, puis elle allait crier dans la direction opposée. À la fin, ils se lassèrent, et, sûrs que le meilleur moyen de la faire venir était de ne point la chercher, ils crièrent:
– Bon voyage!
et partirent en chantant.
Elle fut furieuse qu’ils ne se souciassent pas plus d’elle. Elle avait bien cherché à se débarrasser d’eux; mais elle n’admettait pas qu’ils en prissent si facilement leur parti. Christophe faisait sotte figure: ce jeu de cache-cache avec une fille qu’il ne connaissait pas, le divertissait médiocrement; et il ne pensait point à mettre à profit leur solitude. Elle n’y pensait pas davantage: dans son dépit, elle oubliait Christophe.
– Oh! c’est trop fort, dit-elle, en tapant des mains, voilà qu’ils me laissent ainsi?
– Mais, dit Christophe, c’est vous qui l’avez voulu.
– Pas du tout!
– Vous les fuyez.
– Si je les fuis, c’est mon affaire, ce n’est pas la leur. Eux, ils doivent me chercher. Et si j’étais perdue?…
Elle s’apitoyait déjà sur ce qui aurait pu arriver, si… si le contraire de ce qui était, avait été.
– Oh! je m’en vais les secouer! dit-elle.
Elle rebroussa chemin, à grandes enjambées.
Sur la route, elle se souvint de Christophe, et le regarda de nouveau. – Mais il était trop tard. Elle se mit à rire. Le petit démon qui était en elle l’instant d’avant, n’y était plus. En attendant qu’il en vînt un autre, elle voyait Christophe avec des yeux indifférents. Et puis, elle avait faim. Son estomac lui rappelait qu’il était l’heure de souper; elle avait hâte de regagner ses amis à l’auberge. Elle prit le bras de Christophe, elle s’appuyait dessus de toutes ses forces, elle geignait et se disait harassée. Cela ne l’empêcha point d’entraîner Christophe le long d’une pente, en courant et criant et riant, comme une folle.
Ils causèrent. Elle apprit qui il était; elle ne connaissait pas son nom, et parut n’attacher qu’une médiocre estime à son titre de musicien. Il sut qu’elle était demoiselle de magasin chez une modiste de la Kaisersstrasse, (la rue la plus élégante de la ville); elle se nommait Adelheid, – pour les amis, Ada. Ses compagnons de promenade étaient une de ses amies, qui travaillait dans la même maison qu’elle, et deux jeunes gens très bien, un employé à la banque Weiller, et un commis d’un grand magasin de nouveautés. Ils profitaient de leur dimanche; ils avaient décidé d’aller dîner à l’auberge du Brochet, d’où l’on a une belle vue sur le Rhin, et de revenir ensuite par le bateau.