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Jean-Christophe Tome III

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adressé à la génération suivante. Le héros, un musicien de génie, doit lutter contre la médiocrité du monde. Mêlant réalisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIXème siècle au début du vingtième.
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Les plus excités contre lui étaient Justus Euler et la famille Vogel. L’inconduite de Christophe leur semblait un outrage personnel. Ils n’avaient pourtant fondé sur lui aucun projet sérieux: ils se défiaient, – madame Vogel surtout, – de ces caractères d’artiste. Mais comme ils avaient l’esprit naturellement chagrin, et toujours porté à croire qu’ils étaient persécutés par le sort, ils se persuadèrent qu’ils tenaient au mariage de Christophe avec Rosa, dès qu’ils furent bien certains que ce mariage n’aurait pas lieu: ils virent là une marque de leur malchance accoutumée. La logique eût voulu, si la fatalité était responsable de leur mécompte, que Christophe ne le fût pas; mais la logique des Vogel était celle qui leur permettait de trouver le plus de raisons de se plaindre. Ils jugèrent donc que si Christophe se conduisait mal, ce n’était pas seulement pour son plaisir, mais pour les offenser. Ils étaient d’ailleurs scandalisés. Très religieux, moraux, pleins de vertus familiales, ils étaient de ceux pour qui le péché de la chair est le plus honteux de tous, le plus grave, presque le seul, parce qu’il est le seul redoutable, – (il est trop évident que des gens comme il faut ne seront jamais tentés de voler ni de tuer). – Aussi Christophe leur parut foncièrement malhonnête, et ils changèrent de façons à son égard. Ils lui faisaient une mine glaciale, et se détournaient de lui sur son passage. Christophe, qui ne tenait point à leur conversation, haussait les épaules de toutes ces simagrées. Il feignait de ne pas remarquer les insolences d’Amalia, qui, tout en affectant de l’éviter avec mépris, faisait tout pour qu’il l’abordât, afin qu’elle pût lui dire ce qu’elle avait sur le cœur.

Christophe n’était touché que par l’attitude de Rosa. La petite le condamnait plus durement que tous les siens. Non que ce nouvel amour de Christophe lui parût détruire les dernières chances qu’elle avait d’être aimée de lui: elle savait qu’elle n’en avait aucune – (bien qu’elle continuât peut-être d’espérer… elle espérait toujours!). – Mais elle s’était fait de Christophe une idole; et cette idole s’écroulait. C’était la pire douleur… oui, une douleur plus cruelle, dans l’innocence et l’honnêteté de son cœur, que d’être dédaignée et oubliée par lui. Élevée d’une façon puritaine, dans une morale étroite, à laquelle elle croyait passionnément, ce qu’elle avait appris de Christophe ne l’avait pas seulement désolée, mais écœurée. Elle avait déjà souffert, quand il aimait Sabine; elle avait commencé de perdre certaines de ses illusions sur son héros. Que Christophe pût aimer une âme aussi médiocre lui semblait inexplicable et peu glorieux. Mais du moins, cet amour était pur, et Sabine n’en était pas indigne. Enfin la mort avait passé là-dessus, et avait tout sanctifié… Mais qu’aussitôt après, Christophe aimât une autre, – et quelle autre! – c’était bas, c’était odieux! Elle en venait à prendre la défense de la morte contre lui. Elle ne lui pardonnait pas de l’avoir oubliée… – Hélas! il y pensait plus qu’elle; mais elle ne se doutait pas qu’il pût y avoir place, dans un cœur passionné, pour deux sentiments à la fois; elle croyait qu’on ne peut rester fidèle au passé, sans sacrifier le présent. Pure et froide, elle n’avait aucune idée de la vie, ni de Christophe; tout lui paraissait devoir être pur, étroit, et soumis au devoir, comme elle. Modeste dans toute son âme et de toute sa personne, elle n’avait qu’un orgueiclass="underline" celui de la pureté; elle l’exigeait de soi et des autres. Que Christophe se fût ainsi abaissé, elle ne le lui pardonnait pas, elle ne le lui pardonnerait jamais.

Christophe essaya de lui parler, sinon de s’expliquer avec elle. – (Que lui aurait-il dit? Qu’aurait-il pu dire à une fillette puritaine et naïve comme elle?) – Il eût voulu l’assurer qu’il était son ami, qu’il tenait à son estime, et qu’il y avait encore droit. Il voulait empêcher qu’elle s’éloignât absurdement de lui. – Mais Rosa le fuyait, avec un silence sévère; et il sentait qu’elle le méprisait.

Il en avait chagrin et colère. Il avait conscience qu’il ne méritait pas ce mépris; et pourtant, il finissait par en être bouleversé: il se jugeait coupable. Les reproches les plus amers, c’était lui qui se les faisait, en pensant à Sabine. Il se torturait:

– Mon Dieu! comment est-ce possible? Comment est-ce que je suis?…

Mais il ne pouvait pas résister au courant qui l’emportait. Il pensait que la vie est criminelle; et il fermait les yeux pour ne pas la voir, et vivre. Il avait un tel besoin de vivre, d’être heureux, d’aimer, de croire!… Non, il n’y avait rien de méprisable dans son amour! Il savait qu’il pouvait n’être pas sage, pas intelligent, pas très heureux même, en aimant Ada; mais qu’y avait-il là de vil? À supposer – (il s’efforçait d’en douter) – que Ada n’eût pas une très grande valeur morale, en quoi l’amour qu’il avait pour elle en était-il moins pur? L’amour est dans celui qui aime, non dans celui qu’on aime. Tant vaut celui qui aime, tant vaut l’amour. Tout est pur chez les purs. Tout est pur chez les forts et chez ceux qui sont sains. L’amour, qui pare certains oiseaux de leurs plus belles couleurs, fait sortir des âmes honnêtes ce qu’elles ont de plus noble. Le désir de ne montrer à l’autre rien qui ne soit digne de lui, fait qu’on ne prend plus plaisir qu’aux pensées et aux actes qui sont en harmonie avec la belle image que l’amour à sculptée. Et le bain de jeunesse où l’âme se retrempe, le rayonnement sacré de la force et de la joie, sont beaux et bienfaisants, et rendent plus grand le cœur.

Que ses amis le méconnussent, le remplissait d’amertume. Mais le plus grave, c’était que sa mère elle-même commençait à se tourmenter.

La bonne femme était loin de partager l’étroitesse de principes des Vogel. Elle avait vu de trop près les vraies tristesses, pour chercher à en inventer d’autres. Humble, brisée par la vie, en ayant reçu peu de joies, et lui en ayant encore moins demandé, résignée à ce qui venait, et n’essayant pas de le comprendre, elle se fût bien gardée de juger et de censurer les autres: elle ne s’en croyait pas le droit. Elle se trouvait trop bête, pour prétendre qu’ils se trompaient, quand ils ne pensaient pas comme elle; il lui eût paru ridicule de vouloir imposer aux gens les règles inflexibles de sa morale et de sa foi. Au reste, sa morale et sa foi étaient toutes d’instinct: pieuse et pure pour son compte, elle fermait les yeux sur la conduite des autres, avec l’indulgence du peuple pour certaines fautes ou certaines faiblesses. C’était là un des griefs qu’avait jadis contre elle son beau-père, Jean-Micheclass="underline" elle ne faisait pas assez de distinction entre les personnes honorables et celles qui ne l’étaient point; elle ne craignait pas, dans la rue, ou au marché, de s’arrêter pour serrer la main et parler amicalement à d’aimables filles, fort connues du quartier, et que les femmes comme il faut devaient feindre d’ignorer. Elle s’en remettait à Dieu de distinguer le mal du bien, et de punir ou de pardonner. Elle ne demandait aux autres qu’un peu de cette affectueuse sympathie, qui est si nécessaire pour s’alléger mutuellement la vie. Pourvu qu’on fût bon, c’était l’essentiel pour elle.

Mais, depuis qu’elle habitait chez les Vogel, on était en train de la changer. L’esprit dénigrant de la famille avait fait d’elle d’autant plus facilement sa proie, qu’elle était alors abattue et sans force pour résister. Amalia s’était emparée d’elle; et, du matin au soir, dans ces longs tête à tête, ou les deux femmes travaillaient ensemble, et où Amalia seule parlait, Louisa, passive et écrasée, prenait à son insu l’habitude de tout juger et de tout critiquer. Madame Vogel ne manqua pas de lui dire ce qu’elle pensait de la conduite de Christophe. Le calme de Louisa l’irritait. Elle trouvait indécent que Louisa se préoccupât si peu de ce qui les mettait tous hors d’eux; elle ne fut pas contente, qu’elle n’eût réussi à la troubler tout à fait. Christophe s’en aperçut. Louisa n’osait lui faire de reproches; mais c’étaient, chaque jour, des observations timides, inquiètes, insistantes; et comme, impatienté, il y répondit brusquement, elle ne lui dit plus rien; mais il continuait de lire le chagrin dans ses yeux; et, quand il revenait, il voyait parfois qu’elle avait pleuré. Il connaissait trop sa mère, pour ne pas être sûr que ces inquiétudes ne lui venaient pas d’elle. – Et il savait d’où elles lui venaient.

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