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Jean-Christophe Tome III

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adressé à la génération suivante. Le héros, un musicien de génie, doit lutter contre la médiocrité du monde. Mêlant réalisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIXème siècle au début du vingtième.
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La nuit… Leur souffle mêlé, la tiédeur dorée des deux corps qui se fondent, les abîmes de torpeur où ils tombent ensemble… la nuit qui est des nuits, les heures qui sont des siècles, les secondes qui sont la mort… Les rêves en commun, les paroles à yeux clos, les doux et furtifs contacts des pieds nus qui se cherchent à demi-endormis, les larmes et les rires, le bonheur de s’aimer dans le vide des choses, de partager ensemble le néant du sommeil, les images tumultueuses qui flottent dans le cerveau, les hallucinations de la nuit bruissante… Le Rhin clapote dans une anse, au pied de la maison; dans le lointain, ses flots sur des brisants font comme une petite pluie qui tombe sur le sable. Le ponton du bateau craque et geint sous la pesée de l’eau. La chaîne qui l’attache se tend et se détend avec un cliquetis de ferrailles usées. La voix du fleuve monte, elle remplit la chambre. Le lit semble une barque. Ils sont entraînés, côte à côte, par le courant vertigineux, – suspendus dans le vide, comme un oiseau qui plane. La nuit devient plus noire, et le vide plus vide. Ils se serrent plus étroitement l’un contre l’autre. Ada pleure, Christophe perd conscience, ils disparaissent tous deux sous les flots de la nuit…

La nuit… La mort… – Pourquoi revivre?…

La lueur du petit jour frotte les vitres mouillées. La lueur de la vie se rallume dans les corps alanguis. Il s’éveille. Les yeux de Ada le regardent. Leurs têtes sont appuyées sur le même oreiller. Leurs bras sont liés. Leurs lèvres se touchent. Une vie tout entière passe en quelques minutes: des journées de soleil, de grandeur et de calme…

«Où suis-je? Et suis-je deux? Suis-je encore? Je ne sens plus mon être. L’infini m’entoure: j’ai l’âme d’une statue, aux larges yeux tranquilles, pleins d’une paix olympienne…»

Ils retombent dans les siècles de sommeil. Et les bruits familiers de l’aube, les cloches lointaines, une barque qui passe, deux rames d’où l’eau s’égoutte, les pas sur le chemin, caressent sans le troubler leur bonheur endormi, en leur rappelant qu’ils vivent, et le leur faisant goûter…

*

Le bateau qui s’ébrouait devant la fenêtre arracha Christophe à sa torpeur. Ils étaient convenus de partir à sept heures, afin d’être revenus en ville, à temps pour leurs occupations habituelles. Il chuchota:

– Entends-tu?

Elle ne rouvrit pas les yeux, elle sourit, elle avança les lèvres, elle fit un effort pour l’embrasser, puis laissa retomber sa tête sur l’épaule de Christophe… Par les carreaux de la fenêtre, il vit glisser sur le ciel blanc la cheminée du bateau, la passerelle vide, et des torrents de fumée. Il s’engourdit de nouveau…

Une heure s’enfuit, sans qu’il s’en aperçût. En l’entendant sonner, il eut un sursaut de surprise:

– Ada!… dit-il doucement dans l’oreille de son amie. Hedi! répéta-t-il. Il est huit heures.

Les yeux toujours fermés, elle fronça les sourcils et la bouche avec mauvaise humeur.

– Oh! laisse-moi dormir! dit-elle.

Et, se dégageant de ses bras, en soupirant de fatigue, elle lui tourna le dos, et se rendormit de l’autre côté.

Il resta étendu auprès d’elle. Une chaleur égale coulait dans leurs deux corps. Il se mit à rêver. Son sang coulait à flots larges et calmes. Ses sens limpides percevaient les moindres impressions avec une fraîcheur ingénue. Il jouissait de sa force et de son adolescence. Il avait, sans le vouloir, la fierté d’être un homme. Il souriait à son bonheur, et il se sentait seuclass="underline" seul, comme il avait toujours été, plus seul encore peut-être, mais sans aucune tristesse, d’une solitude divine. Plus de fièvre. Plus d’ombres. La nature librement pouvait se refléter dans son âme sereine. Étendu sur le dos, en face de la fenêtre, les yeux noyés dans l’air éblouissant de brouillards lumineux, il souriait:

– Qu’il est bon de vivre!…

Vivre!… Une barque passa… Il pensa soudain à ceux qui ne vivaient plus, à une barque passée où ils étaient ensemble: lui – elle -… Elle?… Non pas celle-ci, celle qui dort près de lui. – Elle, la seule, l’aimée, la pauvre petite morte. – Mais qu’est-ce donc que celle-ci? Comment est-elle là? Comment sont-ils venus dans cette chambre, dans ce lit? Il la regarde, il ne la connaît pas: elle est une étrangère; hier matin, elle n’existait pas pour lui. Que sait-il d’elle? – Il sait qu’elle n’est pas intelligente. Il sait qu’elle n’est pas bonne. Il sait qu’elle n’est pas belle en ce moment, avec sa figure exsangue et bouffie de sommeil, son front bas, sa bouche ouverte pour respirer, ses lèvres gonflées et tendues qui font une moue de carpe. Il sait qu’il ne l’aime point. Et une douleur poignante le transperce, quand il pense qu’il a baisé ces lèvres étrangères, dès la première minute, qu’il a pris ce beau corps indifférent, dès la première nuit qu’ils se sont vus, – et que celle qu’il aimait, il l’a regardée vivre et mourir près de lui, et qu’il n’a jamais osé effleurer ses cheveux, qu’il ne connaîtra jamais le parfum de son être. Plus rien. Tout s’est fondu. La terre lui a tout pris. Il ne l’a pas défendue…

Et tandis que, penché sur l’innocente dormeuse et déchiffrant ses traits, il la regardait avec des yeux mauvais, elle sentit son regard. Inquiète de se voir observée, elle fit un gros effort pour soulever ses paupières pesantes, et pour sourire; et elle dit, d’une langue incertaine, comme un enfant qui se réveille:

– Ne me regarde pas, je suis laide…

Elle retomba aussitôt, tuée de sommeil, sourit encore, balbutia:

– Oh! j’ai tant… tant sommeil!…

et repartit dans ses rêves.

Il ne put s’empêcher de rire; il baisa tendrement sa bouche et son nez enfantins. Puis, après avoir regardé encore un moment dormir cette grande petite fille, il enjamba son corps, et se leva sans bruit. Elle poussa un soupir de soulagement, lorsqu’il fut parti et s’étendit de tout son long, en travers du lit vide. Il prit garde de l’éveiller, en faisant sa toilette, quoiqu’il n’y eût aucun risque; et, quand ce fut fini, il s’assit sur la chaise, auprès de la fenêtre, regarda le fleuve embrumé et fumant, qui semblait rouler des glaçons; et il s’engourdit dans une rêverie, où flottait une musique de pastorale mélancolique.

De temps en temps, elle entr’ouvrait les yeux, le regardait vaguement, mettait quelques secondes à le reconnaître, lui souriait, et passait d’un sommeil dans un autre. Elle lui demanda l’heure.

– Neuf heures moins un quart.

Elle réfléchit, à moitié endormie:

– Qu’est-ce que cela peut bien être, neuf heures moins un quart?

À neuf heures et demie, elle s’étira, soupira, et dit qu’elle se levait.

Dix heures sonnèrent, avant qu’elle eût bougé. Elle se dépita:

– Encore sonner!… Tout le temps, l’heure avance?…

Il rit, et vint s’asseoir sur le lit, auprès d’elle. Elle lui passa les bras autour du cou, et lui raconta ses rêves. Il n’écoutait pas très attentivement, et l’interrompait par de petits mots tendres. Mais elle le faisait taire, et reprenait avec un grand sérieux, comme si ç’avait été des histoires de la plus hante importance:

– Elle était à dîner: il y avait le grand-duc; Myrrha était un chien terre-neuve… non, un mouton frisé, qui servait à table… Ada avait trouvé le moyen de s’élever au-dessus de terre, de marcher, de danser, de se coucher dans l’air. Voilà: c’était bien simple: on n’avait qu’à faire… ainsi… ainsi…; et c’était fait…

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