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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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Il descendit l’allée des Triomphes en trottinant et tourna l’angle de la place du Trône.

La journée avançait. Il pouvait être alors cinq heures de l’après-midi.

Depuis le matin, la foire avait complètement changé d’aspect. De larges vides s’étaient produits entre les baraques, et celles qui restaient debout s’entouraient de tous les symptômes d’un prochain départ.

Saladin s’attendait à cela; néanmoins, comme il avait au plus haut degré l’astuce du sauvage, il avança avec beaucoup de précaution.

Le truc inventé par Rioux et Picard était tout à fait à la portée de son imagination. Les choses de police sont merveilleusement connues en foire. Sans préciser ses craintes, Saladin avait un vague serrement de poitrine qui pouvait se traduire ainsi:

– L’ennemi est peut-être ici.

D’un coup d’œil, il vit d’abord que la baraque de maman Canada avait disparu. La Pie voleuse, au contraire, retraite de Languedoc, était encore debout au milieu des débris de deux établissements voisins.

C’était bien. Mais ces débris restaient solitaires, personne ne se montrait parmi les banquettes amoncelées et les autres pièces du mobilier industriel. Au contraire, vers le centre de la place, des groupes affairés s’étaient formés et bavardaient activement. C’était mauvais signe.

À l’heure du départ, il faut quelque chose de bien grave pour suspendre les préparatifs, surtout quand on est si près de la nuit tombante.

Il y avait quelque chose. Saladin eut un frisson dans les mollets. L’idée lui vint de prendre ses jambes à son cou et de «se déguiser en cerf», comme ils disent, bornant ses bénéfices au petit collier d’or et à la croix.

Mais si c’était vraiment la police, mise en chasse déjà pour l’affaire du Jardin des Plantes, Languedoc, interrogé, parlerait. Au premier mot du signalement de la voleuse d’enfants, Languedoc reconnaîtrait son propre ouvrage: la tête, faite avec tant d’art. Puis il y avait le vieux châle, le béguin, le voile bleu.

Saladin s’était, en vérité, travesti comme pour jouer une farce au théâtre. Il avait, l’imprudent, attaché un écriteau à son propre dos! Hélas! hélas! on est jeune. Si précoce que soit l’intelligence, il y a la fougue du premier âge. Citerez-vous le grand Condé? à Rocroy il avait déjà quatre ans de plus que Saladin.

Ce sont d’ailleurs ces imprudences qui mûrissent et qui forment les âmes exceptionnellement trempées.

Ce jour-là, Saladin devait vieillir d’un lustre.

Il fit comme aurait fait Condé ou même Henri IV: il dompta sa colique et entra résolument à La Pie voleuse par la porte de derrière, affectée à messieurs les artistes.

Languedoc était justement dans son trou, occupé à arrimer son bagage.

– C’est toi, blanc-bec, dit-il en regardant son ouvrage du coin de l’œil. La peinture a bien tenu, hein? Je pensais à toi tout à l’heure. Il y a eu un enfant de volé.

– Bah! fit Saladin. Un des vôtres?

– Non, non. Ni un des nôtres, ni un des autres. Un enfant de la ville.

– Bah!

Saladin faisait de son mieux pour assurer sa voix, et tout en parlant il dépouillait son costume de vieille femme.

– Ça arrive, reprit-il, et c’est malheureux pour les parents. À quelle heure les Canada ont-ils démarré?

– À trois heures.

– Ont-ils dit où ils allaient?

– À Melun, pour la fête.

– Route de Lyon, fit Saladin assez crânement, c’est bon, merci.

Il emplit d’eau une cuvette ébréchée et y plongea sa tête.

– La petite drogue a le fil décidément! pensait Languedoc, qui s’approcha et lui toucha l’épaule par-derrière.

Saladin tressaillit aussi violemment que si on l’eût poignardé.

– À la bonne heure, dit Languedoc, qui eut un rire pacifique. Qu’as-tu fait toute la journée, blanc-bec?

– Je me suis donné de l’agrément, balbutia Saladin, avec la personne…

– Tu en as bien l’air… Dépêche-toi à reprendre tes nippes.

– Pourquoi? demanda Saladin de plus en plus troublé.

– Parce que nous avons des agents et quarts-d’œil qui visitent les divers établissements de fond en comble.

– Ils sont venus ici?

– Ils vont y venir!… écoute!

Saladin retint son souffle. On entendait marcher et causer à l’intérieur de la baraque. Languedoc regarda Saladin en face et dit:

– Les voilà! Tiens-toi bien!

XI Réveil de Petite-Reine

Saladin était très pâle sous l’eau qui ruisselait de son visage et de ses cheveux, mais il se tenait droit et le regard de ses yeux ronds restait singulièrement assuré.

– Tu iras loin, toi, si tu ne butes pas en route, grommela Languedoc. Moi, j’aime assez cela. Tu m’intéresses.

On parlait toujours à quelque vingt pas de là, dans l’intérieur de la baraque. Saladin passa un chiffon sur sa figure et chaussa son pantalon.

– Tu as voulu m’effrayer, dit-il en tâchant de rire. Comment saurais-tu si ce sont des agents puisqu’ils ne sont pas venus?

– Parce que, répondit Languedoc qui l’aida complaisamment à mettre son gilet, je les ai entr’aperçus comme ils entraient chez monsieur Cocherie, et que ça se reconnaît d’un coup d’œil, étant toujours de très vilains oiseaux. Tu as peur, hein, bonhomme?

Saladin se trompait de manche en voulant passer sa casaque.

– Je vas te dire, répliqua-t-il avec une émotion que ses paroles mêmes pouvaient expliquer à la rigueur. Le mari de ma particulière est un enragé qu’a de la fortune, établi, député, décoré, et des accointances en masse dans le gouvernement. Possible qu’il a inventé la frime de l’enfant volé pour me contrepincer et flanquer dans les fers à perpétuité jusqu’à la fin de mes jours, par jalousie, celui qu’a troublé la paix de son ménage.

– Pas mal! dit Languedoc.

Les voix et les pas approchaient. Saladin avait la sueur froide et grelottait en dedans; mais il gardait son sourire. Il se donna un coup de peigne devant le tesson de miroir, rassembla sa défroque de vieille et s’assit dessus.

La serpillière qui servait de porte au trou de Languedoc s’ouvrit, et le maître de La Pie voleuse montra sa vénérable tournure sur le seuil.

– Ma vieille, dit-il à Languedoc, tu es en compagnie; mais ces messieurs désirent visiter ton séjour, et j’espère que tu ne t’y opposes pas.

– Comment donc! dit le faiseur de têtes en saluant avec gentilhommerie, trop heureux de leur être agréable, à ces messieurs.

Rioux et Picard faisaient, en effet, une paire d’assez vilains oiseaux. Le directeur de La Pie voleuse s’étant effacé, ils entrèrent et inventorièrent le trou d’un seul regard.

Saladin, renversé sur sa chaise, secouait les cendres d’une pipe qu’il n’avait pas fumée.

– Alors, dit courtoisement Languedoc, ces messieurs n’ont encore rien levé?

– On nous a éventés dès l’arrivée, grommela Picard qui était de détestable humeur.

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