Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– Sauvés! sauvés, mon Dieu! Merci, la Providence! les jambes n’y étaient déjà plus, et on nous aurait rattrapés au demi-cercle… As-tu vu, bichette, comme j’arrange les méchants! Nous allons arriver chez petit père en carrosse.
Il arrêta le fiacre et y monta sous les yeux du factionnaire qui avait suivi toute cette scène d’un regard curieux et qui reprit sa promenade en disant à part lui:
– Elle est cocasse, la bonne sœur, et le basané a eu un rude coup de soleil. C’est peut-être le père de la moutarde, au moyen de l’adultère ou autre inceste… on y voit des choses qui sont farces dans Paris.
Le fiacre trottait déjà vers la place Saint-Victor; Saladin avait dit au cocher:
– Place du Panthéon.
Il avait son plan arrêté désormais. Il voulait prévenir toute possibilité de poursuite.
Justine adorait aller en voiture, elle s’assit bien sage, sur la banquette de devant, faisant bouffer sa robe comme une petite dame et demanda:
– Est-ce bien loin, chez papa?
– Non, répondit Saladin, qui pensait à part lui: cette barbe noire de mulâtre paierait peut-être des mille et des cents pour ravoir la minette et l’offrir à la mère comme un bouquet. Moi, en reprenant ma figure naturelle de joli garçon, je pourrais me présenter comme sauveteur… mais s’il me reconnaissait! Il doit avoir une poigne d’enragé, ce particulier-là… Je préfère les cent francs de maman Canada. C’est plus modeste, mais moins dangereux.
– Je m’ennuie! dit Petite-Reine, c’est trop loin.
Saladin la mit sur ses genoux.
– Combien y a-t-il encore de chemin? demanda-t-elle.
– Nous allons changer de voiture pour aller plus vite, répondit Saladin qui se pencha à la portière et commanda: Vous arrêterez rue de l’Estrapade.
«Dans la maison tout en or, ajouta-t-il, en faisant sauter Petite-Reine, tu auras une voiture en rubis, traînée par quatre chèvres qui ont les cornes rose et bleu de ciel.
– Tu as pourtant l’air bien pauvre, dit Petite-Reine sans trop de défiance.
– C’est pour tromper les méchants, répondit Saladin.
Le fiacre s’arrêta. Saladin regarda par l’une et l’autre portière, puis il paya avec l’argent de monsieur le duc et il fit descendre Justine.
Il la prit par la main, il entra chez un pâtissier pour renouveler sa provision de friandises; rien ne lui coûtait.
Mais il réfléchissait laborieusement et se disait:
– Tout ça n’est rien. Si on avait sa chambre en ville, on irait tout uniment changer de hardes et faire un peu la toilette à la petiote. Car je ne veux pas que papa Échalot et madame Canada devinent mon truc, et je ne veux pas non plus qu’ils reconnaissent la minette d’hier. Ils seraient capables de s’attendrir! Mais je n’ai pas de pied-à-terre et il faudra aller chercher ma défroque chez Languedoc, à La Pie voleuse. En plus que je ne sais pas vers quels rivages vogue présentement le Théâtre Français et Hydraulique… Je n’ai pas encore fait la moitié du chemin. Il y a de l’ouvrage!
– Dis donc, demanda-t-il brusquement en sortant de chez le pâtissier, comment t’appelles-tu, amour?
– Tu sais bien: Justine.
– Justine qui?
Petite-Reine le regarda bouche béante.
– Tu sais bien, répéta-t-elle.
– Certes, certes, je sais bien. C’est pour voir comme tu es avancée, trésor. Où demeures-tu?
– Chez nous, tu sais bien!
Saladin remercia encore le dieu des loups qui lui faisait la partie si belle.
– Où est-ce, chez toi, ma chérie?
– Au-dessus de la danseuse de corde, pardi! fit l’enfant avec impatience.
– Comme quoi les petits sont analogues aux chiens, pensa l’heureux Saladin. Quand on néglige de leur mettre au cou un collier avec plaque de cuivre, bernique!
Il insista pourtant:
– Je parie que tu sais le nom de ta mère? interrogea-t-il bien doucement.
– C’est maman, repartit Justine qui ajouta: ils l’appellent aussi la Gloriette… pourquoi?
– En route pour la maison tout en or! s’écria Saladin. Il n’y a pas d’ange pareil à toi dans le paradis! viens que je te recoiffe.
Il poussa la porte d’une allée noire, et d’un tour de main escamota le toquet de Petite-Reine qu’il remplaça par un mouchoir à carreaux. L’enfant voulut se fâcher, pour le coup, mais le rusé drôle se mit à la regarder avec admiration et battit des mains, en disant:
– Ah! comme te voilà belle! Si tu pouvais seulement te regarder un peu dans un miroir! Ton papa va te manger de caresses.
Il la reprit dans ses bras, un peu étonnée et craintive. Son plan était que le second cocher, en cas d’accident, ne pût donner le signalement de l’enfant, dont il couvrait maintenant le corps avec les pans de son vieux châle.
En marchant, il redoublait de gaieté, promettant monts et merveilles et dépensant des trésors d’éloquence à décrire les miracles de la maison tout en or.
Petite-Reine, étourdie, ne souriait plus, mais elle ne pleurait pas.
Ils arrivèrent ainsi à une place de fiacres, où Saladin choisit une paire de forts chevaux.
– À l’heure, dit-il en montant. 17, rue Saint-Paul, au Marais. N’allez pas trop vite, rapport à l’enfant qui est malade en voiture.
Petite-Reine, qui était déjà sur les coussins, entendit et dit:
– Mais non, je ne suis pas malade en voiture!
Saladin monta à son tour.
– Tais-toi donc, minette! fit-il en clignant de l’œil, c’est pour lui jouer une niche, tu vois bien!
– Je ne veux pas lui jouer de niche! s’écria Justine entrant en révolte avec la soudaineté des enfants idoles. Je ne suis pas malade, et tu es une menteuse!
Saladin entonna une chanson, pensant à part lui:
– Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait toujours bien fallu l’endormir pour faire ma visite à Languedoc. Va, trésor, on connaît son affaire. Tu vas bientôt commencer ton petit somme!
Il ne cessa de chanter qu’au moment où le fiacre s’ébranla. Petite-Reine le regardait d’un air boudeur. Il arracha d’un geste brusque son voile et son béguin du même coup, fixant sur l’enfant ses yeux ronds qu’il faisait à dessein terribles.
Petite-Reine ouvrit la bouche pour s’écrier, mais elle ne put. L’étonnement et la frayeur l’étouffaient.
Saladin se remit à chanter. En chantant, il ferma les portières et abaissa tous les stores l’un après l’autre, de sorte que l’intérieur du fiacre s’emplit d’une obscurité rougeâtre.
– Me reconnais-tu bien? dit-il en grossissant sa voix. Je suis un grand enchanteur. C’est moi qui avale des sabres, des couteaux, des poignards, des rasoirs et des serpents. Tu as dit que j’étais laid, et je te mène à l’ogre.
Il fit en même temps deux ou trois contorsions accompagnées de grimaces.
Petite-Reine, qui tremblait de tous ses membres, mit ses mains sur ses yeux.
– Et l’ogre va te manger! acheva Saladin terriblement.