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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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– Affaire de physionomie, prononça gravement Languedoc.

Saladin dit d’un air modeste:

– Il y a une dame qu’est entrée tantôt avec une petite chez les singes, là-bas, au bout.

– Comment faite, la dame? s’écria Rioux.

– Une personne d’âge, pas heureuse et mal aux yeux, car elle portait un voile bleu.

Picard avait déjà bondi hors de la baraque, Rioux le suivit sans dire merci.

Ils gagnèrent à toute course la cabane qui servait de théâtre aux singes savants.

Le maître de La Pie voleuse regarda Saladin de travers et dit à Languedoc sévèrement:

– Ma vieille, tu n’as pas de jolies connaissances.

Après quoi il tourna le dos fièrement.

Saladin et Languedoc étaient seuls. Languedoc tendit sa large main sale d’un geste plein de dignité:

– Blanc-bec, prononça-t-il majestueusement, ça te coûtera vingt francs au plus juste prix.

– Comment! vingt francs! voulut se récrier Saladin.

– Quatre pièces de cent sous, ce n’est pas cher. C’est toi qui as effarouché la fillette.

– Parole d’honneur!…

– Crains de te parjurer! C’est bête quand ça ne sert à rien. Si tu refuses de m’obliger de vingt francs, je vais aux singes et je te dénonce comme un jeune constrictor que tu es.

Saladin prit dans sa poche la chaînette et la croix d’or.

– Ça vaut le triple de ce que tu demandes, dit-il, je n’ai pas de monnaie. Je te les laisse en gage.

Il remit sa robe de femme par-dessus ses habits d’homme. Languedoc le regardait faire et hésitait.

– À prendre ou à laisser! dit Saladin.

Languedoc prit et mit dans sa poche. Saladin s’élança dehors en disant avec un geste théâtraclass="underline"

– C’est bien! tu es mon complice!

Il regagna l’allée des Triomphes en trois sauts. Une fois là, toujours courant, il coiffa de nouveau le béguin au voile bleu et se coula dans la voiture pendant que le cocher faisait boire ses chevaux.

– Le bibi ne s’est pas éveillé? demanda-t-il par la portière refermée.

– Tiens, c’est vous, la mère, fit le cocher. Le mioche n’a pas bougé, on dirait un pauvre petit mort.

Saladin poussa un énorme soupir.

– À Charenton, par le boulevard de Picpus et la Brèche-aux -Loups, ordonna-t-il, c’est le plus court. Vous allez faire une bonne journée, parce que mes recouvrements ont été assez bien en foire.

Le cocher repartit, les chevaux trottaient solidement. Saladin ne retrouva sa libre respiration qu’au moment où le fiacre cahotait dans les ornières de la Brèche-aux -Loups.

– Allons! s’écria-t-il, incapable de contenir son triomphe, éveille-toi, bichette! nous avons mené cette histoire-là à la papa! je n’avais pas un fil de sec sur moi pendant que les deux hiboux me regardaient, mais flûte! ils n’y ont vu que du feu. J’ai été obligé de lâcher la croix, c’est vrai, mais j’avais gratté l’adresse. Pas bête, hé? Peut-être bien que je me serais fait pincer en essayant de la vendre. Allons, bibiche, c’est pour le coup que nous allons à la maison tout en or! Éveille-toi! Papa! maman! des confitures! sauvés! mon Dieu! sauvés! Tous! tous!

Il prit Petite-Reine dans ses bras et la caressa en vérité de tout son cœur. Le succès le faisait bon prince. Il aurait voulu de la joie autour de lui. Mais Petite-Reine ne s’éveillait point, il la sentait froide à travers le tissu éraillé du vieux châle.

– Bah! fit-il, déterminé à ne point s’attrister, je ne l’ai pas tuée en lui faisant des grimaces et en lui disant de se taire, peut-être! On parle de l’ogre à tous les enfants, et cela ne les tue pas. À tout prendre, il vaut mieux qu’elle reste endormie jusqu’à ce que j’aie payé le cocher. Comme je vas descendre en plein champ, si elle se mettait à geindre, ça pourrait paraître louche. Dodo, mimiche!

Saladin, qui savait tant de choses, ne pouvait manquer de connaître sur le bout du doigt les mœurs de sa tribu. Il était bien sûr que la lourde voiture de madame Canada, attelée d’un seul cheval valétudinaire, n’avait pu fournir une longue étape. Toute la question gisait entre Maisons-Alfort, aux portes de Paris, et Villeneuve-Saint-Georges, située à quelques kilomètres de plus.

Aussitôt qu’on eut dépassé Charenton, Saladin mit la tête à la portière et interrogea l’horizon de la route. Trois heures de marche n’avaient pas dû mener bien loin la maison roulante qui contenait la fortune du Théâtre Français et Hydraulique.

En effet, à un kilomètre de Charenton-le-Pont, dans la brume qui commençait à se faire, Saladin reconnut le toit paternel voyageant au milieu d’un nuage de poussière. Bientôt il put lire une portion de la légende, collée à l’arrière, comme les marins écrivent le nom de leur navire sous le château de poupe:

«Prestiges savants, exercices – variétés du XIXe siècle.»

L’indisposition chronique du malheureux cheval Sapajou avait augmenté, sans doute, car Kohln, dit Cologne, clarinette d’Allemagne et géant chinois, ainsi que Poquet, dit Atlas, bossu et trombone, poussaient à la roue de droite; la roue de gauche était soignée par le directeur Échalot et la propre madame Canada, tandis que Similor, toujours gentilhomme, les mains dans les poches et le chapeau gris sur l’oreille, traînait à l’écart ses bottes éculées en glissant à mademoiselle Freluche des propositions anacréontiques.

Cela formait tableau. Si le jeune Saladin avait eu un cœur, son cœur aurait battu doucement à l’aspect de cette mouvante patrie.

Mais Saladin se borna à dire:

– Arrêtons les frais, nous voilà chez nous.

Il reprit sa place au fond du fiacre et guetta les deux côtés de la route; sur la gauche, il aperçut un petit sentier, trop étroit pour donner passage à une voiture.

– Stop! cria-t-il.

– Où ça? demanda le cocher; il n’y a pas de maisons.

Saladin sauta sur la chaussée, tenant Petite-Reine dans ses bras.

– Deux heures dans Paris, cinq francs, dit-il, une heure dehors, trois francs, vingt sous de retour, vingt sous de pourboire, est-ce gentil? ça fait juste dix francs que voici… à l’avantage, mon brave!

Le cocher reçut les deux pièces de cent sous et vit la vieille trottiner en traversant la route pour disparaître dans le petit sentier. Il ôta son chapeau de cuir et se gratta le front.

– Une drôle de paroissienne tout de même, pensa-t-il. Ça me fait l’effet comme si on m’avait mis dedans, quoiqu’elle m’a bien payé tout mon dû… et un joli boni pour une quasiment pauvresse. C’est égal, je vas toujours bien regarder l’endroit. J’ai idée qu’on m’en demandera des nouvelles à la préfecture.

Il fit ses remarques pour retrouver au besoin le petit sentier, tourna ses chevaux et reprit le chemin de Paris.

Saladin n’avait pas été bien loin. Au bout d’une centaine de pas, derrière l’angle d’un mur, il avait rencontré un bon gros tas de fumier carré, qui flanquait l’entrée d’un terrain, planté de betteraves. C’était, à ce qu’il paraîtrait, son affaire. Il déposa Petite-Reine sur le fumier et mit à côté d’elle le paquet contenant l’élégante petite robe, le toquet à plumes, les bottines et la crinoline, après quoi il examina les alentours avec soin.

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