Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Les mains de Petite-Reine glissèrent sur ses joues et tombèrent. Elle avait les paupières baissées. Elle sanglotait silencieusement.
C’est une science.
Certains procès qui effrayent de plus en plus souvent la conscience publique ont révélé ce hideux secret: il est plus facile et plus court d’endormir un enfant par les larmes que par le sourire. Les créatures dénaturées qui n’ont pas le temps de bercer leurs petits les font pleurer.
Il y a dans les larmes du premier âge un soporifique puissant qui jamais ne manque son effet. Les bêtes féroces qui viennent de temps en temps devant nos tribunaux répondre du dépérissement de leurs fils et de leurs filles savent cela; les voleuses d’enfants savent cela.
C’est une science comme celle qui consiste à dompter les chevaux sauvages par la faim et la douleur.
Mais on dit, et voilà ce qui oppresse bien autrement le cœur, on dit que la simple misère sait aussi cela. Pour gagner le pain qui nourrit l’enfant, il faut travailler sans trêve ni relâche. On n’a pas le loisir de bercer. Ce sont les pleurs de l’enfant qui gagnent sa vie.
Saladin savait tout. Pendant quelques minutes il regarda pleurer Petite-Reine dont la poitrine se soulevait par soubresauts convulsifs. Elle n’essayait plus de crier et ses yeux ne s’ouvraient pas.
Saladin n’était pas ému le moins du monde. Il avait la dureté froide du caillou, ce petit gaillard-là; il devait assurément faire son chemin dans les affaires.
En examinant le travail mystérieux des larmes qui peu à peu amenait le sommeil, il songeait, il combinait.
– Quant à être une jolie bestiole, se disait-il, jamais on n’aura vu sa pareille en foire. C’est bâti dans la perfection! Des épaules d’amour, quoi! et des mollets. C’est ça qui serait drôle, si elle devenait madame Saladin avec le temps. Eh! là-bas? madame la marquise de Saladin, peut-être, car je ferai mon trou, c’est sûr, comme un fer de pioche!
Il haussa les épaules en éclatant de rire.
– Il en passera de l’eau, sous le pont, d’ici là, murmura-t-il, mais ce n’est pas si bête que ça en a l’air. Y a manière d’avaler des sabres qui ne sont pas de la vieille ferraille, en gilet de satin et cravate de batiste, dans les salons des premières sociétés, pour soutirer des billets de mille, au lieu d’arracher des gros sous. Papa Similor, avant d’être une ganache, a connu le fil, fréquentant des banquiers et des colonels. Je lui tirerai bien quelque jour le fin mot de sa grande mécanique du Fera-t-il jour demain. C’est mort ou ce n’est pas mort, cette chose des Habits Noirs. Si ce n’est pas mort, on s’y fourre; si c’est mort, on peut la ressusciter.
Une plainte s’exhala des lèvres de Petite-Reine.
– La paix! fit-il rudement.
– Oh! mère! gémit l’enfant, viens, viens, je t’en prie!
– La paix! répéta Saladin.
Justine eut comme une faible convulsion, puis elle ne bougea plus. Saladin releva un des stores pour la regarder mieux.
– Partie! dit-il, bonsoir les voisins! Ça va se réveiller artiste et première élève de mademoiselle Freluche, seule héritière de madame Saqui.
– N’empêche, s’interrompit-il pour reprendre le cours de ses méditations, que tout dépend de la position qu’on occupe. Il y en a qui raflent des boisseaux d’or sans risquer le quart de ce que j’affronte, moi, pour grappiller cent francs. Seulement, ça vous fait la main, et il faut commencer par le commencement.
Le fiacre s’arrêtait devant le numéro 17 de la rue Saint-Paul.
– Cocher, dit-il, mon petit malade s’est endormi sur mes genoux, je ne veux pas le réveiller pour rien; voyez donc voir si c’est ici que demeure madame Guérinet, rentière.
Le cocher quitta son siège et revint au bout d’un instant. Quand il mit la tête à la portière, Saladin avait repris sa coiffure de béguine et tenait Justine dans ses bras.
Madame Guérinet, rentière, était, bien entendu, inconnue dans la maison. Saladin parut vivement contrarié et dit avec un gros soupir:
– Que voulez-vous, il y a des personnes qui ne sont pas honnêtes. C’est une fausse adresse, quoi, qu’on m’a donnée. Conduisez-nous au coin du boulevard de Montreuil et de l’avenue des Triomphes… Voyez si c’est pâlot, ce pauvre trésor!
– Une jolie petite fille, dit le cocher.
– C’est un garçon, mais c’est si mièvre! tout le monde le prend pour une fille.
Il embrassa l’enfant qui était entortillé dans le vieux châle, et le cocher reprit son siège.
La route entre la rue Saint-Paul et le boulevard de Montreuil qui touche à la barrière du Trône fut employée par Saladin à défaire complètement la toilette de Petite-Reine. Il ne lui laissa que sa jupe de dessous, sans crinoline. Dans le courant de cette opération, il aperçut le signe que l’enfant portait au côté droit de sa poitrine auprès de l’épaule droite.
– Tiens! tiens! dit-il en le considérant curieusement: une cerise! et une belle, ma foi! Il paraît que la maman est portée sur sa bouche. Voilà une marque qui serait bien gênante si elle était sur la figure. Heureusement que ça ne se voit pas, à moins d’être fièrement décolletée!
Tout en causant ainsi avec lui-même, de bonne amitié, il laissa de côté la cerise, pur objet de curiosité qui ne se pouvait point vendre, pour détacher une chaînette d’or à laquelle pendait une croix du même métal.
– Je ne donnerais pas ça pour vingt francs, dit-il, au poids.
Puis, s’interrompant:
– Tiens! tiens! fit-il encore, je parlais de colliers qu’il faudrait mettre autour du cou des bébés, comme on fait aux petits épagneuls. La Gloriette avait eu la même idée!
Il venait de lire, au revers de la croix, ces mots, gravés lisiblement: «Justine Justin, rue Lacuée, numéro 5. Madame Lily.»
– Ça, grommela-t-il en prenant au fond de sa poche un méchant couteau usé jusqu’au dos de la lame, c’est connu. J’en ai vu les dangers de ces croix de ma mère, au cinquième acte de plusieurs pièces de l’Ambigu. Je vas d’abord gratter la croix, et puis on verra peut-être à gratter la cerise.
En deux tours de main, la pointe du mauvais couteau eut effacé les mots gravés sur le métal, et Saladin, content de sa prudence, fourra le bijou dans sa poche, en se disant:
– Il n’y a pas de petites précautions; maintenant, au coup de feu! Si je peux ravoir mes effets chez Languedoc, l’affaire est dans le sac!
Le cocher arrêtait ses chevaux. Saladin descendit, bien embéguiné, et vint jusque sous le siège.
– Je ne peux pas emporter l’enfant, crainte de l’éveiller, dit-il. C’est des factures que j’ai à recouvrer en foire et je resterai bien un gros quart d’heure. Vous avez l’air d’un brave homme, d’ailleurs, j’emporte votre numéro. Gardez-moi bien mon minet et vous aurez un joli pourboire. S’il s’éveillait, dites donc, empêchez-le de parler, car ça lui casse sa petite poitrine. Il a déjà quelque chose comme du délire. Si jeune, ça fait pitié, pas vrai? Il veut voir sa maman, qu’est morte, pauvre femme… Ah! Dieu de Dieu!
Ici, Saladin s’essuya les yeux sous son voile et poursuivit:
– Moi, je suis la grand-mère, et Dieu sait que si j’ai repris à vendre en foire c’est pour qu’il ait du pain et des soins, le pauvre mignon trésor!